Les nouvelles solidarités  
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« Nouvelles solidarités

  Nouvelle société »



Tel est le thème de l'année 2009 des Semaines Sociales de France. ( www.ssf-fr.org )

Pour ouvrir cette réflexion, je vous propose trois séquences :

- En guise d'introduction, nous examinerons l'histoire de ce concept et nous questionnerons ce qui se passe aujourd'hui en cette matière.

- Par un billet d'humeur, nous dénoncerons quelques solidarités malsaines !

- Enfin,  le résumé d'un livre  "La régulation  des  pauvres, du RMI au RSA"  de deux sociologues,    Serge Paugam et Nicolas Duvoux, nous engagera sur une analyse indispensable à faire


Une introduction :

« Solidarité »


1- Des racines et une histoire :


« Solidarité » est un concept juridique très élaboré dans le droit romain des obligations que l'on retrouve, quasiment à l'identique, dans le code civil français (art. 1197 et suiv., art. 1200 et suiv.). « Solidus » veut dire entier. Ainsi, l'extinction de la dette par l'un des débiteurs ou dans la main de l'un des créanciers a effet libératoire pour tous.

Ce mécanisme juridique a, sans doute, pour origine la solidarité familiale qui fut mise en place pour éviter la loi du talion : chaque membre du groupe est comptable mais aussi garant des actes de n'importe quel autre membre. Là est la base anthropologique de ce mécanisme de la solidarité.

Nous trouvons le terme de solidarité à l'époque de la Révolution française. Solidarité et fraternité remplace les termes de charité et de bienfaisance de l'ancien régime qui sont la marque d'une société inégalitaire. L'entraide et le secours mutuel conviennent mieux dans une société de citoyens égaux.

C'est au XIXème siècle que ce concept va éclore. Michelet l'utilise pour évoquer l'unité du peuple, Renan celui de la nation. L'inventeur du mot «sociologie», Auguste Comte, y voit la loi générale qui préside à l'ensemble des faits sociaux. « Partout où il existe un système quelconque, il doit exister dès lors une certaine solidarité ». Le principal théoricien de la solidarité, Émile Durkheim, dégage deux types de solidarités : la solidarité par similitude (celle des sociétés anciennes) et la solidarité due à la division du travail (celle des sociétés modernes caractérisées par la spécialisation des taches et la différenciation des individus)

Les théoriciens du socialisme emploient indifféremment les termes de « fraternité » et de « solidarité » comme principe constitutif d'une société. « La fraternité » est inscrite dans la constitution de 1848.

En 1895, Le parti radical lança la doctrine du « solidarisme ». C'est la dimension sociale de la pensée républicaine. Cela accompagnera le développement de « l'état providence ». Elle sera une composante de l'éthique républicaine française.

A la suite de la deuxième guerre mondiale, en 1946, figure dans le budget de la nation « un impôt de solidarité nationale »; 30 ans plus tard, « un impôt sécheresse ». Puis lors de l'arrivée de la gauche au pouvoir, il y aura « un ministère de la solidarité et de l'emploi ». Viendra ensuite « le PACS : le pacte civil de solidarité » , le « RSA : Revenu de solidarité active », .....

Le syndicat polonais « Solidarnosc », créé en 1980 par Lech Walésa, fut déterminant dans l'implosion du système soviétique et la libération des pays de l'est européen.


2- Des observations et des questionnements :


Dans les années 1990, nous constatons une diminution du militantisme dans les syndicats et les associations de parents d'élèves (les corps intermédiaires traditionnels) Mais nous enregistrons une augmentation des associations à vocation sportives, culturelles, de loisirs ainsi que celles d'insertion sociale et de développement local pour lutter contre le chômage.

La solidarité au sein des familles est forte. 70% des français reconnaissent avoir été aidé moralement et/ou financièrement par leur famille. Les transferts financiers entre les générations sont importants.

Il y a un affaiblissement de l'autorité de l'État. Beaucoup de nos concitoyens supportent mal l'inefficacité des institutions, la faiblesse et les coûts de la redistribution, les inégalités croissantes, ...

Ne sommes-nous pas troublés par l'usage de la solidarité nationale pour renflouer des banques qui ont fait des pertes abyssales en spéculant ? Les finances mondiales ne sont-elles pas gangrénées par des produits à risque à tel point que les repères conventionnels sont inopérants ?

« Le néolibéralisme nous a fait croire que la somme des intérêts individuels correspondait à l'intérêt général ! » Jean-Claude Guillebaud. Si l'intérêt reste le moteur du capitalisme, si l'économie de marché est, sans doute, le moins mauvais des systèmes économiques, nous devons dénoncer le manque de régulation et de loi cadre qui a affaibli la rémunération du travail au regard de celle du capital, tout spécialement aux USA.

Les subprimes et la fabrication à bas coût en Chine ont été des palliatifs pour masquer cette perte de pouvoir d'achat du travail. De plus, la dissémination des risques bancaires dans les produits dérivés a engendré des gains injustifiés d'acteurs financiers et a ruiné des établissements bancaires indispensables à l'économie réelle.

Beaucoup d'américains paieront trois fois la note :

  • par leur baisse de pouvoir d'achat (d'environ 10%)

  • par la perte de leur maison (pour 3 et 5 millions de propriétaires)

  • et bientôt par l'impôt pour renflouer les banques qui les ont expropriés !

A l'échelle mondiale, nous sommes dans une crise économique qui va entrainer la crise sociale la plus importante depuis 60 ans ! !

Nous allons être pris dans un étau entre la nécessité de solidarités d'urgence ( avec leur aspect de vieilles recettes) pour pallier à la crise sociale et éviter la crise politique, et la nécessité d'inventer de nouvelles règles économiques et financières pour réguler les marchés et les recentrer sur l'économie réelle.

L'institutionnalisation de la solidarité fait parfois écran aux liens personnels et directs. Quel est mon frère, mon prochain ? Où vit-il ? Ici , à coté de moi où dans une contrée lointaine ?

Qui sont, où sont les vrais pauvres, les vrais nécessiteux ? Nous constatons de nouveaux handicaps d'ordre relationnel, affectif, sociétal, ..... des pauvretés non-monétaires... des décalés, .... des déconnectés, .... des exclus, ..... des déracinés, ... les sans logis, .... les isolés, ....

Bien des instruments de la solidarité sont a postériori, réparateurs, réactifs, mais ne s'attaquent pas aux racines des maux.

En quoi l'affaiblissement des croyances partagées favorise-t-il la violence sous des formes diverses et variées ?

Nous aspirons à une approche globale de la personne humaine dans toutes ses dimensions. La globalisation est une révolution mentale difficile à intégrer. Nous désirons toucher une humanité intégrale, respecter les diversités, trouver une synthèse entre le social, l'économique, l'éthique, l'écologique. Nous cherchons l'équilibre entre l'individuel et le collectif, le privé et le public. Comment repenser nos structures sociales, notre politique de redistribution, l'égalité effective des chances dans cette perspective ?

L'ayant-droit, l'assujetti, l'attributaire, .... est-ce que ces statuts, ces étiquettes ne chosifient-il pas la personne en difficulté ? Nous ressentons l'impasse de la marchandisation à tout crin. L'humain-objet n'a pas de sens. Comment rendre les exclus, les déracinés, les déconnectés, .... sujet de leur situation et agent de leur réinsertion ? Comment passer d'une relation inégalitaire entre celui qui a et celui qui n'a pas, à un partage, un échange véritable ?

Comment lier, intégrer les jeunes à la société, au cours de leur éducation ? Comment agir en amont, en pro-actif ? Ne faut-il pas inventer des épreuves, des initiations, des rites, des mises en valeurs, ... pour tisser ces liens entre chaque individu et des communautés, des réseaux, une citoyenneté et une fraternité, ..... ?

En Bretagne, terre d'initiatives sociales, que se passe-t-il ? Qui invente ? Quoi ? Pour qui ? Que pouvons nous faire connaître, élargir, essaimer, développer ?

Comment accélérer l'avenue du nouveau paradigme, l'ère nouvelle de l'intelligence ? Cette ère du “et” et non du “ou”. Cette ère de l'alliance, de la coopération, de la mutualisation, ..... Chaque être humain est digne de considération, apporte sa contribution à la vie sociale et économique, assume ses droits et ses devoirs. Comment nous recentrer sur l'essentiel : l'humain et vivre debout ensemble ? Comment faire comprendre que c'est un bon social qui fait la bonne économie et non l'inverse ? Comment valoriser “l'être” et mettre “l'avoir” à sa place, c'est à dire un moyen et non une fin en soi ? Dans cette perspective, comment modifier et inventer de nouveaux indicateurs sociaux et économiques ?

En un mot, comment rendre caduque le concept de solidarité ?

Un billet d'humeur :


Vous avez dit « Nouvelles Solidarités » ?


Regardez autour de vous, de nouvelles solidarités sont en plein essor.

Les nouvelles solidarités familiales s'épanouissent sous nos yeux ; dans les années 80, les managers souhaitaient jouer un rôle décisif dans le management des entreprises; leur position d'intermédiation entre les actionnaires, les salariés et les clients allait permettre un management régulateur et apaisé de nos entreprises. En réalité, les familles propriétaires se sont organisées pour prendre directement les rennes de leurs entreprises; Nous observons un management héréditaire de génération en génération : voyez les Lagardère, les Bouygues, les Pineault, les Peugeot, les Arnault, les Michelin, les Wendel, ... Regardez la composition des conseils d'administration de nos grandes entreprises, voyez la solidarité qui unit les familles dans ces grands groupes !

De nouvelles solidarités industrielles se sont constituées: voyez les rapports étroits entre les grandes entreprises et le monde des médias ! Les grands patrons, les grandes familles veulent toutes sauver et soutenir un journal, une télévision, une radio, ..... de façon tout à fait désintéressée, bien sûr !

Voyez cette entente efficace entre les patrons des grands groupes français et notre nouveau président de la république. Ils s'échangent des soirées au Fouquet's, des bateaux de croisière, des voyages et quelques avantages fiscaux !

Observez la solidarité exemplaire des banquiers et traders américains : en pleine crise financière mondiale, en décembre 2008, ils se sont partagé, entre eux, 18 milliards de dollars de stock-options, de bonus et primes diverses, .....

Rendez-vous compte des valeurs humanistes qui habitent les banquiers américains en ces temps troublés de crise financière mondiale : ils rachètent, en ce moment, les assurances vie de leurs compatriotes ruinés pour un montant de 10% de la prime finale. C'est un geste d'une générosité extraordinaire. Ils ouvrent là de nouvelles voies de solidarité.

Admirez la solidarité exemplaire des états qui sauvent les banques ! La dette publique des états va prendre en charge les dettes privées ! N'est-ce pas une « nouvelle » solidarité que vous n'auriez jamais imaginée il y a encore 6 mois !

Quelle solidarité entre les parlementaires français ! Prompts à s'étriper dans des débats sanglants, nos parlementaires ont été solidaires et exemplaires lorsqu'il s'est agi de leur rémunération et de leur système de retraite.

Pauvre lecteur ! Vous êtes consterné !

Vous vous demandez quelle mouche à bien pu piquer l'auteur de cet article ; bien sûr, les nouvelles solidarités dont vous voulez vous entretenir n'ont rien à voir avec ces caricatures grotesques ! Vous, vous voulez que l'on parle de la précarité, des pauvres, des chômeurs, ..... de ceux qui ont besoin de vous.

Mais réfléchissons bien ! Est-ce si déplacé et si inutile que cela de s'intéresser à ces groupes sociaux, bien organisés et solidaires, qui dilapident la planète et ruinent les populations ? L'étiquette « solidarité » n'est pas un gage d'humanité. Comme la langue d'Esope, elle peut être la pire et la meilleure des choses. Osons en examiner les diverses facettes. Prêtons attention au : pour qui et pour quoi les solidarités ?


Le résumé d'un livre :

La régulation des pauvres, du RMI au RSA”


Serge Paugam, Nicolas Duvoux

PUF , Quadrige Essais Débats, novembre 2008


Le sociologue cherche à nous dévoiler des mécanismes invisibles ou inconscients à l'œuvre dans une société. Elle désenchante, au moins partiellement, le monde social en l'étudiant à partir de ses rouages cachés.

Dans la 1ère moitié du XIXème siècle, est née l'analyse du paupérisme. C'est au début du XXème, en particulier avec la publication de Simmel, Les pauvres, que se constitue une sociologie analytique de la pauvreté.


1°) A quoi servent les pauvres ?


Simmel constate que ce qui est le plus terrible c'est « d'être pauvre » et rien que cela. A partir du moment où le pauvre est pris en charge par la collectivité, il ne peut plus prétendre à un autre statut social que celui d'assisté. Le fait d'être assisté assigne le pauvre à une carrière spécifique, altère son identité préalable et devient un stigmate marquant l'ensemble de ses rapports avec autrui.

Toute mesure de la pauvreté relève avant tout d'une convention, établies par les instances jugées légitimes de la production statistique, qui a pour effet de catégoriser les pauvres.

Le renouveau de la philanthropie signe le retour en force de pratiques et de rapports que l'on pensait anachroniques dans des sociétés démocratiques qui avaient fait avancer des droits sociaux en plus des droits politiques et civils.

L'assistance est octroyée dans l'intérêt de la collectivité avant tout. Les fonctions de l'assistance sont de réhabiliter l'activité économique des pauvres, de les rendre plus productifs, de préserver leur énergie physique, de réduire les risques de dégénérescence de leur progéniture, d'empêcher leurs impulsions à user de moyens violents dans le but de s'enrichir. « La collectivité sociale récupère indirectement les fruits de sa donation » Simmel. L'assistance est un facteur d'équilibre et de cohésion de la société. Elle lui assure son auto protection et son autodéfense. L'assistance est par définition conservatrice.

Si la charité permet d'assurer le salut d'une personne, c'est évidemment de celle du donateur dont il s'agit.

Le sociologue américain, Herbert J. Gans, a souligné une fonction positive de la pauvreté. Pour effectuer « le sale boulot » il faut qu'il subsiste sur le marché du travail une frange de travailleurs n'ayant d'autres solutions que d'accepter les tâches dégradantes et faiblement rémunérées.

De plus, l'existence de pauvres permet de garantir un statut social honorable à ceux qui ne le sont pas ou pas encore. Les plus impitoyables à l'égard des pauvres sont souvent les catégories qui se situent à la lisière de la pauvreté et qui ont besoin de se démarquer socialement des plus démunis. La pauvreté a un rôle d'édification morale dans la civilisation judéo-chrétienne comme musulmane.

La relation de dépendance ou de subordination absolue à l'égard des services sociaux fait subir aux pauvres et à leurs familles une humiliation sociale d'un grand poids.


2°) De la disqualification sociale à l'échec de l'insertion ?

En France, la pauvreté a diminué. Énoncer ce constat est inaudible aujourd'hui. Le sentiment d'un appauvrissement des classes moyennes est largement répandu ; 50% des français craignent de devenir des exclus.

Reprenons les données : (attention, il s'agit là du seul critère monétaire ) Au seuil de 50% du revenu médian, on est passé de 15% de ménages pauvres en 1970 à 6% en 2000. En 1970, 27% des ménages de retraités étaient en dessous du seuil de pauvreté contre 4% aujourd'hui. Mais en 1970, nous étions dans les “30 glorieuses” : croissance forte, chômage faible, progressive diminution des inégalités.

A partir des années 80, les services sociaux, qui étaient habitués à recevoir “des cas sociaux, des familles lourdes”, ont vu arriver des “nouveaux pauvres” : des jeunes sans ressources, des chômeurs de longue durée, des personnes en difficultés d'insertion professionnelle et progressivement précarisées. Cette pauvreté n'est plus seulement d'ordre monétaire, elle touche le cœur même de de l'intégration sociale : pauvreté relationnelle, problèmes de santé, difficultés d'accès au logement, .... C'est un processus de disqualification sociale.

Les représentations et les expériences vécues de la pauvreté sont liées à l'environnement économique, à la forme et à l'intensité des liens sociaux. Il existent de fortes différences intra régionales et intra européennes.

Quelles sont les particularités culturelles et institutionnelles en France ? Nous avons hérité d'une culture aristocratique qui fait du statut de l'individu la clé de son intégration à la société. Durant les 30 glorieuses, notre modèle économique s'est bien accordé avec ce particularisme ; il était à la fois conservateur et corporatiste. Vers les années 80, un certain dualisme de la protection sociale s'est installé entre un noyau de salariés très productifs et protégés par l'assurance, d'un coté, et des catégories diverses qui portent le poids de la crise et qui entrent progressivement dans différentes formes d'assistance, de l'autre.

C'est dans ce contexte que naît le RMI. Il y a une forme de continuité entre les débats du Comité de mendicité de 1790 et les débats parlementaires de 1988. Ces derniers innovent sur “l'universalité” de l'assistance et l'obligation de “l'insertion”. Le législateur a sous estimé les moyens nécessaires à l'insertion. Après une phase d'utopie collective, le RMI a été confronté à une conjoncture de chômage croissant.

L'étiquette “Rmiste” dévalorise la personne, le fige dans un statut négatif, le discrédite. “On est rien”. Il faut prendre en compte les détournements des programmes mis en place et l'instabilité des mesures gouvernementales.


3°) L'usure de la compassion


Deux conceptions des causes de la pauvreté s'opposent : la paresse du pauvre et l'injustice de la société. La domination de l'une ou de l'autre est très liée à la conjoncture économique : en temps de croissance, le pauvre est paresseux, en temps de stagnation, il est victime de l'injustice sociale. Depuis le Moyen Âge, nos sociétés sont partagées entre “la potence et la pitié”, titre de l'ouvrage de Bronislaw Geremek.

La montée progressive d'un rapport égalitaire et contractuel entre les individus et les institutions met au grand jour notre difficulté à régler, en pratique, les relations entre “devoirs” et “droits” des allocataires. ( la “flexisécurité” danoise ) Il y a là une préférence française pour les discours sur les principes au détriment de la généralisation d'arrangements pratiques.

Axel Honeth distingue 3 formes de mépris : l'atteinte à l'intégrité physique, l'exclusion juridique, la dépréciation sociale. L'exclusion et la dépréciation sociale sont alimentées par les campagnes contre les fraudeurs du RMI et par la concurrence des souffrances sociales. Or dans notre société moderne, avec son système de protection généralisée, la reconnaissance devient pour les individus un enjeu autonome. Elle les oblige à une construction identitaire qui passe par une quête d'une valorisation personnelle perpétuellement soumise au regard d'autrui. L'expression « compter sur » concerne leur espérance de protection; alors que l'expression « compter pour » exprime leur attente vitale de reconnaissance. Le nous est constitutif du moi. ( « La relation précède l'existence » Todorov) Les grands types de liens sociaux sont : le lien de filiation, le lien de participation élective, le lien de participation organique et le lien de citoyenneté.

De ce fait, les relations entre les services sociaux et les individus assistés prennent dans certains cas des formes paradoxales. On impose parfois au pauvre d'avoir réfléchi à son avenir et de se prendre en charge lui-même. Pour être aidé, il doit être autonome et responsable de son devenir !

En France et d'autres pays européens, la responsabilité individuelle prend le pas sur la notion de responsabilité sociale. Or ces deux dimensions doivent s'épauler mutuellement. Il n'y a d'exercice de la liberté individuelle que si la société crée les conditions de son exercice réel. « La charité ne remplace pas la justice. » : les moins qualifiés ont moins de formation continue ! Les milieux défavorisés échouent dans le système scolaire ! Les moins qualifiés sont les moins protégés ! ..... Quel est la place des plus désavantagés dans notre système social ?


4°) Les territoires de la solidarité


Par l'acte II de la décentralisation en 2003, le département s'est vu doté d'une large mission sociale : personnes âgées, jeunes, RMI – RSA, aides d'urgence, .... C'est le département– providence ! Cela comporte deux ambivalences : la perte de vue par l'état de sa politique globale de lutte et de prévention de la pauvreté (éducation, logement, culture, ...) et le découplage du social au département et de l'économie et de la formation à la région.

On constate un grande hétérogénéité entre les départements sur l'insertion ce qui pose problème vis à vis de nos principes républicains. Cela perpétue une représentation particulière de la société en France. Le sacre de l'individu rend problématique l'appréhension du social. Cela explique le retard pour la reconnaissance des syndicats ( loi de Waldeck-Rousseau en 1884) L'état a été l'initiateur du social mais aujourd'hui, il y a un brouillage des cadres de référence : la ville solidaire, le département providence, l'état solidaire et l'Europe solidaire (charte sociale européenne) L'état social français reste marqué par l'empreinte de ses origines, à savoir le poids de la bureaucratie et du centralisme, et la définition catégorielle des populations assistées. Sa légitimité est contestée; il y a de moins en moins de politique à long terme.

La question sociale est aggravée par la question raciale en France. Compte tenu de la situation des banlieues, de ses ghettos, la situation sociale contient aussi une problématique spatiale. Les promesses de l'intégration sociale ne sont plus tenues et cela provoque des frustrations et des révoltes comme en 2005. La mixité sociale, le logement social et la politique de quartiers sont des sujets en discussion. Les études montrent la complexité des liens sociaux, des appartenances, des solidarités dans les cités. L'essentiel ne serait-il pas de les doter d'outils, de capacités pour se prendre en charge elles-mêmes ?

5°) La précarité assistées : un nouveau régime de mise au travail ?


La régulation des pauvres suit les cycles de l'activité économique. Du statut d'inutiles et d'inemployables, ils peuvent passer à celui de travailleurs ajustables. La variable d'ajustement économique sur les postes peu attractifs ( en terme de salaires et de conditions de travail) est alors présentée comme une action de solidarité !

L'histoire montre l'alternance des périodes « critiques » et « organiques », des époques « bâtisseuses » et « dissolvantes ». Nous avons des phases de solidarités « approfondies » et « de remise en cause »

Nous sommes en période « critique » du fait de l'accroissement de la précarité. Le RSA institue un nouveau statut, celui de « travailleur précaire assisté », tremplin pour un emploi durable pour certains et nouveau mode de mise au travail des plus pauvres dans les segments les plus dégradés du marché du travail pour d'autres. Il y a un risque d'institutionnalisation d'un sous-salariat déguisé. Le brouillage entre le travail et l'assistance participe de ce processus de recomposition des statuts sociaux disqualifiés au bas de la hiérarchie sociale. C'est la fin du régime du salariat universel. N'est-ce pas un renoncement à la doctrine du solidarisme qui proclamait que la justice sociale ne peut exister entre les hommes que s'ils deviennent des associés solidaires en neutralisant ensemble les risques auxquels ils sont confrontés ?

Finalement les enjeux les plus cruciaux sont :

  • la formation professionnelle tout au long de la vie. La France a du retard en cette matière.

  • La qualité du travail : à la précarité de l'emploi s'ajoute la précarité du travail.

Que deviendront ceux qui ne pourront pas prendre un travail ? L'insertion dans le cadre du RMI était une approche multidimensionnelle. Le RSA ne prend en compte que l'insertion professionnelle. Il y aura les « bons » et les « mauvais » pauvres. C'est un retour en arrière que la République, par la loi sur le RMI, devait nous éviter.

La comparaison avec les pratiques sociales scandinaves (forte indemnisation et fort accompagnement des chômeurs) met en lumière le choix fait en France qui est plus libéral que social démocrate. Tous les systèmes ne se valent pas. En France, comme en Allemagne, cohabitent une régulation corporatiste du salariat stable et un mode de régulation libéral de la pauvreté pour lui faire accepter un sous salariat.

Le système danois repose sur la confiance dans les institutions, une syndicalisation de 80%, la recherche de compromis, une culture de la négociation, la qualité des services publiques. Transposer ce système en France est impossible. Il faut tenter de s'en rapprocher par la « sécurisation des parcours professionnels » qui nécessite le redéploiement des interventions publiques et une nouvelle délimitation des responsabilités respectives de l'État et des partenaires sociaux.