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Conférence au Rotary International
A Saint-Malo, le 4 avril 2003
« Tout ce qui est simple est faux
Tout ce qui n’est pas simple est inutilisable » Paul Valéry
Réflexions sur la jeunesse
La jeunesse est un sujet universel, quasi-éternel et d’une complexité croissante.
Je poserai quatre questions :
1- Qu’est-ce que la jeunesse ? 2- Notre société est-elle en crise ? Sommes-nous des mutants ? 3- Notre jeunesse en 2003, qu’elle est-elle ? 4- Que faire ? Comment faire ?
1. Qu’est-ce que la jeunesse ?
« Etre jeune », « rester jeune », « être jeune d’esprit », c’est un état, c’est une population….. L’INSEE la définit comme l’ensemble de la population française qui a entre 15 et 29 ans. Pour ma part, la jeunesse ira de 0 à 29 ans. Elle se décompose entre l’enfance, l’adolescence et un état de pré-adulte.
L’enfance :
De la naissance à la puberté, l’enfant est dépendant de sa famille. C’est le temps de l’insouciance, du « ça compte pour du beurre », c’est le temps du rêve et des fantasmes. Des étapes décisives d’éducation se jouent à un an par la confrontation au « non » parental et à quatre ans pour le complexe d’Œdipe. Dans cette tranche de vie, l’adulte doit aider l’enfant à apprendre et à comprendre par le questionnement et le « faire ». Une famille et une société se doivent de protéger et défendre l’enfant ; nous avons vu apparaître « les Droits de l’enfant ». Aujourd’hui, la revendication principale serait le « droit à l’enfance ». En effet, trop d’enfants sont sur-occupés, sont victimes de la projection de leurs parents et ne peuvent vivre ce temps d’insouciance.
L’adolescence :
Cette tranche de vie contient elle-même plusieurs étapes. Au cours des classes de 5è et de 4è du secondaire, nous avons des pré-adolescents : c’est un temps de mue, de bascule, de grand trouble. En classe de 3è et 2nde, c’est un déséquilibre entre immaturité et maturité. C’est un temps de vertige narcissique, c’est une période douloureuse et sans projet. L’adolescent est habité par des questions de fond : sur la justice, l’amour, l’écologie. Au cours de cette étape, il a besoin de protection et de chaleur humaine. Il est en train de construire pas à pas sa représentation de l’humain et de la société. Son engagement peut accélérer cette construction. Il faut l’aider à éviter la pression de l’avenir. C’est un temps pour comprendre, réfléchir, penser. En 1ère et en Terminale, vient le temps du projet, de l’appropriation du futur.
Ces phases de l’adolescence sont des miroirs de toutes les violences de notre société. Souvent ces « ados-lassants » pèsent dans les familles et dans les établissements. Mais rappelons-nous que c’est une phase de trouble identitaire que nous avons tous vécue ; c’est une phase de remise en cause : l’arbitraire de la Loi, la question des origines, l’intimité, … Et les premiers secrets apparaissent.
Dans cette description, il nous faut différencier les filles et les garçons. Les filles se structurent et s’identifient par des amies, par des mots, par le langage. Les garçons se structurent et s’identifient par le groupe et par la confrontation. La socialisation s’effectue par le « faire avec d’autres ».
Le pré-adulte :
Cette expression pose la question du « quand devient-on adulte » ? Est-ce à dix-huit ans, comme autrefois, par le service militaire, le permis de conduire ou le baccalauréat ? Cette maturité ne vient-elle pas plus tardivement par le premier travail, le premier logement, l’installation en ménage… Cette définition descriptive de la jeunesse a t-elle été constante dans l’histoire ? : Non. Dans les cultures primitives, l’intégration se fait par le clan, la tribu. La famille, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’existe pas. Rappelons ici le rôle déterminant de l’initiation dans ces civilisations.
Dans l’ère agricole, la jeunesse est dans un rapport de filiation. La naissance fait le statut. La jeunesse n’est pas une catégorie sociale ; l’enfant est en attente de succession. Il est dans l’impatience et l’insouciance : souvenons-nous que les jeunes de 8, 10 ou 12 ans travaillent comme des adultes.
Au siècle des Lumières, aux prémices de la culture industrielle, le mérite, (pour une toute petite partie des jeunes), va l’emporter sur le sang. Le jeune va apprendre : il va devenir studieux.
Au XIXè siècle, l’ère romantique va donner aux sentiments la primauté sur la raison. La jeunesse est exaltée et révoltée. Progressivement la tradition bourgeoise va l’emporter en encadrant le jeune par la famille et par l’école. Le travail des enfants de moins de 10 ans ne sera supprimé qu’en 1848. Puis viendront plus tard l’obligation de l’instruction publique et la percée des « Hussards de la République ».
Au XXè siècle, nous voyons une évolution très rapide des relations affectives et de la structuration de la famille. La jeunesse est considérée comme un processus de maturation. C’est un temps de passage, un temps de crise. Nous voyons apparaître l’adolescence et les psychologues.
2. Notre société est-elle en crise ? Sommes-nous des mutants ?
8000 ans avant Jésus-Christ, l’ère agricole submerge l’ère de la cueillette.
Après le siècle des Lumières, vers 1789, émerge l’ère industrielle.
Depuis 1974, éclôt douloureusement l’ère de l’intelligence. Il est aujourd’hui facile de décrire cette formidable mutation de notre société autour des critères de l’espérance de vie, de la représentation du temps et de l’espace, de l’utilisation des matériaux, des sources d’énergie et des valeurs. Ce dernier point mérite attention car il va être capital dans l’approche de la jeunesse : d’une société de l’ordre, dans l’ère industrielle, nous passons dans une société qui doit concilier ordre et désordre pour combiner tradition et innovation. Le concept de progrès, essentiel dans l’ère industrielle, est aujourd’hui contesté. L’individualité forcenée, qui apporte des valeurs positives d’autonomie, de responsabilité, peut aussi détruire des valeurs de solidarité, voire d’altérité. Après l’ère du pouvoir, pour l’agriculture, et du savoir, pour l’industrie, nous rentrons dans l’ère de l’intelligence par le vouloir. D’autres l’appellent l’ère de la communication. J’accepterais ce terme si communication signifiait bien « mettre en commun » ce qui n’est pas le sens courant dans notre monde médiatisé !
Nous sommes en crise ; nous sommes à la charnière de deux ères, celle de l’industrie et celle de l’intelligence. Cette période s’échelonnera vraisemblablement de 1974, premier choc pétrolier, à 2020 : Thierry Gaudin nous prévient : il faut bien deux générations pour absorber cette mutation. Donnons-nous quelques repères de cette crise :
Nous vivons dans une forte incertitude géopolitique après la chute du mur de Berlin qui a fait tomber avec lui l’équilibre de la terreur. Nous assistons au renforcement de l’individualisme à l’Ouest de l’Europe et nous aspirons à mieux de collectif. A l’inverse, à l’Est de l’Europe : ils viennent du collectivisme et aspirent à l’individualité. Nous sommes dans « le sacre du présent », dans la pulsion, dans l’instantanéité, dans le temps réel. De plus en plus, le revenu est découplé du travail. Nous aspirons à de nouvelles représentativités et de nouvelles gouvernances. Le phénomène religieux éclate et porte de grands dangers.
Nous sommes dans une crise des adultes et les jeunes en souffrent. Nous nous sentons menacés par les jeunes drogués mais rappelons que les Français sont les plus grands consommateurs de drogues au monde : anti-dépresseurs, anxiolytiques, alcool etc.… Nous disons aux jeunes qu’il faut travailler pour réussir et les jeunes n’entendent parler que des 35 heures, de la retraite et des loisirs. Nous demandons aux jeunes de penser à un projet de vie, à s’orienter et nous avons de moins en moins, entre adultes, de futur et de projet collectif. Nous disons aux jeunes d’avoir une parole, de promettre, de s’engager et ils constatent les éclatements conjugaux et familiaux. Nous leur disons qu’il faut apprendre et que le savoir apporte l’emploi et ils n’entendent parler que de chômage et de plans sociaux. Nous leur disons de s’ouvrir au monde, de respecter les autres et ils sont victimes du non-dialogue dans les familles. Nous leur disons les valeurs de l’intégrité et de l’honnêteté et ils n’entendent parler que du Crédit Lyonnais, de Elf, de Enron etc.… Les adultes sont plus malades que les jeunes et les jeunes souffrent…
3. La jeunesse en 2003, qu’elle est-elle ?
Faisons une distinction entre notre représentation de la jeunesse et les caractéristiques propres de cette jeunesse. Hervé Syriex nous prévient : « si vous croyez que les jeunes c’est vous en moins vieux, vous vous trompez ». Notre représentation de la jeunesse est marquée par un sentiment de menace, d’hostilité, de remise en cause. C’est un phénomène universel et très ancien. Platon, à son époque, n’était pas tendre avec les jeunes.
Aujourd’hui, ce sentiment est renforcé par une sensation d’impuissance et d’inefficacité de l’action publique. Mais ce sentiment des adultes, de critique et d’agression venant de la jeunesse, occulte les vrais problèmes de notre société. Ce fut l’ambiance délétère des élections présidentielles françaises de 2002.
Les caractéristiques propres de la jeunesse de 2003 s’expliquent en refaisant un peu d’histoire. Elle est marquée fondamentalement par une carence de la socialisation des jeunes. Avant guerre, et juste après la 2ème guerre mondiale, la jeunesse était guidée par l’Eglise, le Parti communiste et leurs mouvements de jeunesse… Il existait un réel contrôle social et familial. Pour ceux qui rentraient au lycée, (moins de 20 % d’une classe d’âge), il y avait une promesse de réussite sociale dans l’encadrement du pays. A partir des années 60, nous avons participé à la massification de la culture, de l’éducation, des loisirs… L’exode rural a désintégré le tissu social qui était antérieurement basé sur le terroir. L’école est devenue la machine de la promotion sociale.
Cette évolution, quantitativement et qualitativement considérable, débouche sur des pathologies sociales. Nous voyons la frustration et la révolte des milieux défavorisés qui prennent conscience de l’inaccessibilité de la société d’aisance. La socialisation par les valeurs a disparu. Nous avons aujourd’hui une socialisation par des structures relationnelles, fluctuantes. L’une des caractéristiques de la modernité est justement la multi-appartenance.
En France, les lycéens et étudiants se caractérisent par un allongement de la période de leur jeunesse, du fait de plus d’études et de moins d’emplois. Les inégalités sont renforcées, ainsi que la pauvreté et le déterminisme social. Nous vivons dans un système éducatif rigide : régulation essentiellement technocratique, évaluation anachronique par un ministère qui est à la fois juge et partie. Simultanément, observons et réjouissons-nous de démarches innovantes en pédagogie, telles que les TPE, (Travaux Personnels Encadrés), les PPCP, (Projets Personnels à Caractère Professionnel), le « Guide pour Agir », etc…
Les jeunes ont des conduites à risques : c’est un sujet quelque peu tabou en Bretagne. Observons quelques faits majeurs. La consommation du hachisch entre les 15/19 ans : 14 % d’entre eux en consomment plus de 10 fois par an. Pour l’alcool, 27 % d’entre eux sont au moins 3 fois en état d’ivresse dans l’année. Observons la poly-consommation, la dépendance et l’accroissement des maladies mentales. Les suicides sont la 2ème cause de décès des 15/24 ans. La Bretagne a le taux le plus élevé de France !
Simultanément, nous avons une élévation des qualifications : un Breton sur deux a un niveau Bac + 2.
Les jeunes expriment peu d’idéologie. Ils manifestent mais ne votent pas (Voir les élections présidentielles de 2002). Selon l’étude du Conseil Economique et Social, 80 % des jeunes « sont bien dans leurs baskets » mais critiquent fortement notre société.
Si nous regardons du côté des jeunes qui s’engagent dans la vie professionnelle, nous observons que pour eux le travail n’est pas une vertu ; ils sont très attachés à développer leur employabilité. Leur vie personnelle a plus d’importance que leur vie professionnelle. Ils zappent sur des emplois et retenons que 85 % des départs d’entreprise de ces jeunes sont dus à des déceptions dans leur relation avec leur hiérarchie directe. Ils recherchent une autorité de compétence. Ils apprécient d’avoir un patron « bien ». Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les jeunes apprennent à leurs aînés ; c’est manifeste pour l’informatique. Les métiers se transforment. Les jeunes y sont à l’aise : intermédiation, travailler ensemble, réseau et objets nomades, …
Par un rapide tour de l’Europe, nous constatons qu’en Allemagne, les jeunes s’insèrent bien professionnellement mais ils manquent de culture générale et de capacité d’adaptation par la suite. Dans les Pays scandinaves, il y a eu de fortes réformes de l’enseignement. Ils sont passés d’objectifs de savoir à des objectifs de compétence. L’autonomie est largement reconnue vers 18 ans. Dans l’Europe du sud, Espagne, Italie et pour partie la France, les jeunes restent couramment dans leur famille jusqu’à 29 ans.
En France nous vivons une ambiguïté par un changement permanent des dispositifs sur la jeunesse, changement qui évite toute évaluation sérieuse par les autorités européennes. Les allocations familiales se poursuivent après 18 ans mais le RMI ne commence qu’à 25 ans. Les jeunes français sont des « majeurs assistés » par la famille et/ou l’Etat ; cela coûte 150 milliards par an. Comme le dit fort bien le C.E.S., « l’Etat cherche à combler les manques et non à mobiliser les énergies des jeunes. »
4. Que faire ? Comment faire?
- Au niveau global, nous pouvons nous inspirer des travaux et des réflexions de Jean-Baptiste de Foucauld. Il préconise la mise en place d’un service public de l’orientation. Il recommande un droit à la première expérience professionnelle. Il pense qu’il faut développer des bourses d’études dès 16 ans et les reporter si besoin, selon le rythme d’apprentissage du jeune. Il recommande un revenu d’accès à l’emploi pour les jeunes en difficulté. Il est certain qu’il faudra progressivement relever les plafonds de ressources pour généraliser ces aides aux jeunes.
- Au niveau de l’Education Nationale, l’urgence serait de revoir les modes d’évaluation des élèves et des enseignants. Nous sommes le seul pays européen où l’enseignant est évalué individuellement. Il n’existe pas d’évaluation des équipes enseignantes et des établissements. Notre démocratie se renforcerait si les évaluations sur l’éducation n’étaient pas faite par le même ministère qui est juge et partie. Il nous faut adapter une partie des évolutions mises en place en Scandinavie, évoluer de la transmission des savoirs à l’expérimentation des compétences. Enfin il faut sans doute davantage régionaliser ce ministère.
- A titre personnel, je crois fortement à une convergence de l’ère de l’intelligence qui émerge et de l’anthropologie chrétienne. Yves Mariani nous recommande de considérer chaque jeune, comme une histoire. Chaque jeune a un passé, un présent et un devenir qu’il nous faut élargir.
Chaque jeune doit développer ses relations. Emmanuel Mounier, selon sa belle formule, nous dit que « l’être humain est un nœud de relations ». Todorov nous rappelle que « la relation précède l’existence ».
Enfin, il nous faut aider le jeune à avoir une parole, à être auteur de ses dires, à être acteur de sa propre vie.
Une histoire, des relations et une parole, ces 3 paramètres sont le creuset qui doit inspirer toute relation éducative.
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