La famille  
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Conférence - débat pour les parents d’élèves,

à Cancale, le 22 novembre 2005


           « Ce que tu es me parle tant,

          Que je n’entends pas ce que tu me dis »     Dicton de pédagogue


Quelle famille !


Si chacun, ici, avait à parler spontanément de la famille, une majorité d’entre nous exprimerait l’importance de sa famille, pour lui. Les sondages réalisés font apparaître que, pour 86% d’entre nous, la famille est le lieu principal de la constitution de notre identité. De plus il se dégagerait de nos échanges une sensation mitigée, faite de changements et de continuités dans la famille.

Nous avons en tête des changements importants qui touchent la famille depuis 50 ans : l’élévation de nos espérances de vie (ou le vieillissement de la population), la diminution de la natalité (de 2,93 à 1,9), le décalage sur l’âge du mariage (de 26,5 à 29,2 ans), la diminution des mariages (divisés par 2) et l’accroissement des divorces (de 16% à 40%), la quasi disparition des familles nombreuses, le PACS, la contraception, les familles monoparentales (20% des familles en France et 52% dans Paris intra muros), la cohabitation avant le mariage (9 couples sur 10), les naissances hors mariage ( de 7% à 50%), le travail des deux parents (de 40% à 80%), …….

Mais nous savons aussi que la famille se vit dans une certaine continuité : le rôle social et biologique de la famille, la fonction de transmission du patrimoine, la fonction de socialisation et d’éducation des enfants, l’inégalité des places des parents, ….    Certains diront : « Plus ça change et plus c’est pareil ! »

De plus nous croyons souvent que toute l’humanité a la même conception de la famille que nous. Il est aisé de démontrer qu’il n’en est rien. Qu’est-ce qu’une famille dans une tribu africaine du Pays Dogon au Mali ? Les enfants sont le plus souvent élevés par la tribu tout entière et plus spécialement par les oncles et les tantes. Au Japon, en ce début du XXIème siècle, 60% des mariages sont décidés par les parents. Chez nous certaines familles paysannes du sud, au début du XXème siècle, vivaient sous le même toit et regroupaient 3 générations et plusieurs couples. Avec l’exode rural et l’urbanisation, l’ère industrielle a consacré la famille nucléaire composée des parents et de 2 à 3 enfants. Nous sommes donc devant des types de famille bien différents.

Ces éléments épars sur la famille pourraient nous occuper toute la soirée ; mais ils pourraient aussi nous cacher des transformations plus profondes et sans doute plus intéressantes à étudier pour comprendre l’évolution de la famille dans notre société.

Or il faut approfondir ces analyses si nous voulons trouver des voies pour nous adapter aux situations nouvelles. Je pense en particulier à nos rapports avec les adolescents, qui nous occupent ce soir.

Depuis deux siècles, notre société, nos familles et les adolescents vivent des évolutions qui se sont accélérées depuis 50 ans. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?

1. Nous vivons une mutation de civilisation, la famille en est un bon indicateur :

Première rupture : Contre les « mariages clandestins », un édit de 1556 déshérite et déclare hors-la-loi les enfants mariés sans le consentement des parents. En 1579, une ordonnance de Blois punissait de mort « sans espoir de grâce, ni de pardon » ceux qui avaient épousé, sans le consentement des parents, des mineurs de – de 25 ans !

En cinq siècles, nous sommes passés du mariage de raison au mariage d’amour. C’est une rupture radicale. Le mariage était arrangé par les parents et le village ; il avait pour but de préserver et de transmettre le patrimoine familial. Ces conflits entre les jeunes gens amoureux et leurs parents furent la source principale de notre théâtre classique (Corneille, Molière). C’est peu connu, mais c’est l’Eglise qui a privilégié le mariage d’amour contre l’avis des pouvoirs politiques. L’institution du mariage chrétien, tel que nous le connaissons, n’a pas plus de cinq siècles. De nos jours, les décisions sont individuelles et privées.

Deuxième rupture : dans l’Ancien Régime, l’intimité n’existe pas ; la famille vit dans une ou deux pièces communes ! Rappelez-vous le film « Au nom de la rose » ou nous avons ce contraste saisissant entre la famille misérable qui vit dans une sombre pièce commune sous la décharge de l’abbaye et la cellule du moine, qui est la première manifestation de l’individualité en architecture ; voyez Versailles, et la chambre du Roi ; voyez les malouinières, …. Le couloir n’apparaît qu’au XVIIIème siècle. Ces faits nous permettent d’imaginer le contrôle social qui s’exerce sur chaque personne. Nous retrouvons ici la signification du « Charivari » Lorsqu’un mari est trompé ou battu par sa femme, il met en danger l’ordre de la communauté ; c’est pourquoi celle-ci va manifester bruyamment son indignation en baladant l’infortuné mari à l’envers sur un âne dans tout le village. Si le mari s’était échappé, c’est son voisin qui subissait cette humiliation car il n’avait pas assez surveillé son voisin ! Nous avons du mal à nous représenter ce contrôle social, cette absence d’intimité, cette absence de la dimension privée de la personne. C’était la férule du « nous ». Mais n’oublions pas qu’aujourd’hui en France près de 10,5% des jeunes sont « pauvres en condition de vie » ; Ceux-ci vivent le plus souvent dans une pièce commune.

Troisième rupture : autrefois, l’amour parental pouvait exister mais il n’était pas majoritaire. Ecoutons dans nos familles, ce que les plus anciens nous racontent sur leurs relations avec leurs parents et grands-parents. Montaigne avouait ne pas se souvenir du nombre exact de ses enfants morts en nourrice   Rousseau a abandonné tous ses enfants ! A cette époque, l'enfant n'est qu'un être en potentiel Il doit tout à son père ; dans les vieux catéchismes, il n’est question que des devoirs des enfants ! L’affection ne pouvait dominer les sentiments au sein de la famille ; en effet, la non maîtrise des naissances, le risque de dispersion du patrimoine, le poids des enfants freinant l’ascension de la famille, …. entraînaient souvent les parents à privilégier tel ou tel enfant, d’où le droit d’aînesse. La montée de l’individualité, les aspirations à la liberté et à l’égalité, l’amélioration de la nourriture et de l’hygiène vont petit à petit permettre l’éclosion de l’affection entre les êtres. C’est le triomphe du « je ». Nous sommes passés d’une société névrosée à une société narcissique.

Quatrième rupture : la « domination » du père va laisser la place progressivement à l’amour en couple. Le cadre social, économique et religieux du mariage s’est effondré. Le couple se fonde par lui-même sur son amour passion et donc inaugure simultanément sa désunion ! Ce couple a rompu tout lien vertical de filiation, tout cadre communautaire et tout apport de la tradition ! Autrefois, le risque dans le couple était la perpétuité ; aujourd’hui le risque est l’abandon ! Pour nous rendre compte de cette rupture en matière de rapport dans le couple, il est étonnant de se souvenir qu’en droit, l’obligation, pour les femmes qui voulaient travailler, d’avoir l’accord écrit de leur mari, n’a été supprimé qu’en 1965 !

Cinquième rupture : le désir d’enfant et l’enfant du désir. Loin du hasard et de la contrainte reproductive sociale qu’ont vécu nos grands-parents, l’enfant est désiré, conçu, programmé par ses géniteurs. L’on « n’attend plus » un enfant ; on « le fait ». Marcel Gaucher nous invite à réfléchir aux conséquences de cette évolution sur le psychisme des enfants. S’il vit aujourd’hui, c’est qu’il aurait pu ne pas être désiré ! Comment ressent-il cette « passion d’enfant » ? Pour lui, quel est le prix à payer de cet amour parental inconditionnel ? Comment peut-il concilier cette hyper dépendance à ses parents et leur aspiration à l’autonomiser ? Comment devenir un être social dans un environnement familial qui privilégie et protége jalousement un « je » privé ? Nous vivons là une rupture anthropologique majeure.

Il y a bien d’autres ruptures ; par exemple, prenons celle du temps : sous l’ère agricole, le temps est celui du ciel et du clocher ; dans l’ère industrielle, c’est le temps de l’horloge qui domine nos vies. Aujourd’hui, nous vivons un temps de l’instantanéité, c’est celui de la nano-seconde, c’est celui du « tout, tout de suite », c’est celui de la pulsion. Nous sommes prisonniers du présent. Il n’y a plus de futur. Toute notre société semble fonder ses relations sur la « sensation » ; c’est ce qu’exprime si bien le langage de nos ados : « je le sens », « je ne le sens pas »,….. C’est une véritable aliénation !

Nous pourrions aussi parler de l’image qui nous submerge. Quelle conception de l’humain est-elle véhiculée par l’écran ? L’écran fait écran à quoi, à qui ? Sommes nous condamné à surfer, à zapper en permanence ?

Faut-il regretter l’ancien temps ? Souhaitez vous retrouver ces anciens modes de vie ? Pour ma part, il n’en est pas question. Mais nous avons à inventer des relations nouvelles

Nous sommes dans une crise de la transmission des valeurs. Comme l’Eglise, comme l’école, comme la citoyenneté, la famille est en crise. Le « je » l’emporte sur le « nous » ; tout est à négocier ; les repères traditionnels sont abandonnés et nous n’avons pas encore trouvé les nouveaux cadres du « vivre ensemble »

Autrefois, l’identité était apportée par la filiation, la famille, le métier, le terroir, …. « Je suis le fils de ….. » Aujourd’hui, l’enfant se construit ; et cela donne le vertige car il devient ainsi le responsable unique de sa vie. L’expression « l’enfant au centre de la famille, de l’école, ….. » est une conception très récente dans l’histoire et a ses limites. C’est une expression très maternante de notre société et elle nous fait oublier que l’école a été faite en partie pour soustraire l’enfant du déterminisme familial.

Les relations trop fusionnelles entre parents et enfants, étouffent les jeunes. A avoir trop fait reculé la fonction paternelle, c’est à dire celle qui sépare la mère des enfants, nous assistons à certains types de liens mère - adolescent néfastes au développement de ces jeunes !

En résumé, depuis ses origines, l’homme a trouvé des solutions à sa survie par le développement d’une vie sociale. L’amélioration de sa santé, de son confort, a permis l’éclosion de ses sentiments et de sa vie affective. Nous sommes passé d’une dominante du « nous » à celle du « je », du public au privé, du collectif à l’individuel.


2. Comment expliquer ces fortes mutations de la famille ?

La grille de lecture proposée par Irène Théry, sociologue de la famille est fort instructive.

Pour définir la famille, regardons le dictionnaire ; en latin, « familias » = vivre sous un même toit, sous la même puissance du « pater familias » : enfants, parents, animaux, esclaves, serviteurs, terres, objets.

Le mot « famille » recouvre des réalités diverses : des consanguins (parenté, descendants, arbre généalogique), des alliés (mariage), la petite famille nucléaire : papa, maman et les enfants. Les anthropologues parlent de « système de parenté » ; les faits tels que les liens de sang ou le même toit ne suffisent pas à faire la famille. L’essentiel est un système symbolique de parenté, assez variable suivant les cultures. …. La famille est donc un milieu hétérogène dans lequel nous devons distinguer :

- des liens de filiation,

- des liens d’alliance (conjugalité)

- des liens fraternels

Ces liens forment des croisements complexes qui sont une manière de construire du temps. Rappelons-nous le : « Tu quitteras ton père et ta mère…. » Il est nécessaire de quitter sa famille pour créer une nouvelle famille ; les changements des places s’enchaînent.

Pour comprendre les bouleversements survenus depuis 50 ans, il nous faut examiner la famille depuis environ 2 siècles dans ces 3 liens :

- Le lien fraternel : sous l’ancien régime nous connaissions le droit d’aînesse et l’inégalité entre les enfants. La révolution installe le principe d’égalité qui intégrera les enfants naturels. Cette évolution se renforcera jusqu’à nos jours. Nous constatons la diminution des fratries (moins de familles nombreuses) et nous assistons au développement des fratries recomposées. Les demi-frères, les quasi-frères, …. Cela ressemble fort aux familles du XVIIème siècle, où 45% des mariages faisaient suite à un veuvage et constituait une famille recomposée !

- Le lien d’alliance : sous l’ancien régime, du fait de l’Eglise, et au XIXème siècle, du fait du droit civil napoléonien, le divorce est interdit. En 1973, il explose. En 1995, il atteint 40%. Nous sommes dans la précarité. Ne sous-estimons pas les difficultés du divorce : Il s’agit bien d’une rupture des sentiments, des liens interpersonnels, de l’habitat, des projets, du nom, de la temporalité, …

Autrefois le risque majeur pour un couple était de rester ensemble à perpétuité (dépendance mutuelle, le « joug conjugal ») Aujourd’hui, le risque majeur est l’abandon, « je m’en vais ». Ce lien d’alliance est passé de la perpétuité à la précarité. Il existe du reste, une forte inégalité homme / femme en matière de solitude après 40 ans.

Voyons l’idéal d’autrefois : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » ; ainsi se terminaient les histoires, les contes, les films. C’est une conception inégalitaire du couple. Mais cette formule inaugurait aussi une autre histoire, celle du quotidien qui va se construire pas à pas, par cet engagement dans la vie réelle à laquelle nous invitent les contes et qui reste à écrire.

Maintenant c’est : « ils se marièrent, ils se remarièrent, et ils se remarièrent » …. Conception égalitaire du couple. Couple duo, 2 voix, 2 sujets.

La possibilité de se séparer fait que la vie commune ne se vit pas à n’importe quel prix. De l’autre coté, ne pas se marier, c’est vivre une dynamique du mariage permanent. Mais la précarité n’est pas un idéal ; l’idéal demeure : la vie commune, l’ensemble, le durable, …. Le divorce reste un échec.

Les outils de la sécurisation sont : le mariage retardé, la vie commune avant l’engagement (une forme de sagesse qui était appréciée au moyen âge), une gestion de la séparation.

- Le lien de filiation : le mouvement est inverse : plus l’on a admis le démariage (le choix personnel), plus le lien de filiation s’est renforcé et est devenu indissoluble. « Rester parent dans toutes les circonstances » Le lien de filiation devient inconditionnel.

Dans le code Napoléonien, l’enfant est en danger pour lui-même, car c’est un sous-adulte et donc il a besoin de la puissance paternelle. Aujourd’hui, l’enfant est une personne en devenir. Nous respectons les besoins de l’enfant et particulièrement ses besoins affectifs. Nous voyons apparaître les parents séducteurs, collant au présent. Cette posture est une forme de déni de l’éducation. La séduction n’est pas l’éducation. Eduquer, c’est dire non, c’est envisager l’intérêt du jeune à long terme, …. Les parents vivent de grandes tensions, des contradictions : les cadeaux, les marques, servent à se déculpabiliser. Le travail, le manque de temps, le manque de futur, font que les parents angoissent sur la scolarité, le bien-être de leurs enfants. Cette tension extrême de temporalité entre le présent et le futur est encore plus ressentie dans les couches pauvres de la société.

Dans la famille, dans la mesure où chaque parent n’est plus sûr de trouver dans son couple une garantie d’éternité, il va investir son affection sur ses enfants ; il a l’espoir, là, d’un amour éternel ; « mes enfants ne m’oublieront jamais ! » Toute notre société développe cet amour à dominante maternante et narcissique. C’est souvent un amour étouffant qui ne permet pas à l’enfant de s’émanciper et de se développer. L’enfant ne devient-il pas un objet ?

C’est là que se joue la remise en cause de la figure du père. Nous ne savons plus exprimer la masculinité, la virilité, … nous n’en parlons que négativement. L’expression « nouveaux pères » signifie souvent « être une mère comme les autres » !

Or nous savons parler de la féminité. Elle s’exprime partout dans notre société ; cela accentue la dévalorisation de la fonction paternelle. Quelle est la spécificité du père ? Il a pour fonction de séparer la mère et les enfants, étape nécessaire pour permettre au jeune de faire le deuil de l’enfance et de s’engager dans la maturité et donc le monde des adultes.

Progressivement, nous adoptons une vision de la parenté plus large. Quelle est la place des beaux-pères et des belles-mères ? Ce ne sont pas des substituts, mais une autre forme originale de filiation ; quelle est leur autorité, quelle est leur légitimité ? Comment établir une place pour chacun ? Comment l’enfant peut-il reconnaître les uns et les autres ? Un indicateur positif semble être : « lorsque l’on peut s’engueuler sans remettre en cause les places et les rôles des uns et des autres »

Dans une société du présent perpétuel, avec de fortes tendances à l’individuation (« sois-toi même ») seuls sont vrais les individus ; les relations ont moins d’importance. Lorsque l’enfant se pose la question ; « quelle est ma valeur ? » Si nous répondons « sois toi-même » nous le rendons juge et responsable de lui-même et nous créons son désarroi ; Sa valeur ne peut s’apprécier que dans son rapport aux autres, c’est à dire dans la relation sociale.

Ainsi, l’autorité doit conjuguer le respect de la singularité de chacun et le respect des formes, des rôles, des rites sociaux. Irène Théry insiste sur l'importance de ces formes sociales : le langage, les comportements, les attitudes, les codes de vie commune, … que les jeunes doivent s’approprier.

Pour conclure cette approche historique et sociologique de la famille, je reprendrai volontiers la grille de lecture que Jacques Attali propose. En 1789, nos grands parents révolutionnaires ont eu le nez fin ; la devise de la république « liberté, égalité, (complétée en 1848 par) fraternité » inscrite sur toutes nos mairies, ne s’éloigne pas des valeurs chrétiennes.

Le XIXème siècle fut dominé par une volonté de liberté (il se termine par le droit des enfants en 1848, l’école républicaine pour tous, les institutions syndicales en 1884, économiques, les CCI en 1898, locales, la commune en 1898, associatives en 1901, puis la séparation des églises et de l’état en 1905, …)

Le XXème siècle fut celui de l’égalité avec la concrétisation du rêve marxiste-léniniste qui a bouleversé la planète, puis qui a implosé.

Le XXIème sera celui de la fraternité. Les deux premiers concepts peuvent s’exprimer en décrets, lois et autres textes de référence. Comment légiférer sur la fraternité ? Nous sommes là dans le sentiment, le cœur, l’attitude, la relation, …. C’est bien cette dimension humaine des sentiments qui devient dominante et nous n’avons pas les instruments, les comportements, les modes éducatifs pour l’exprimer, la développer, la transmettre ! C’est bien là le décalage fondamental entre une société héritée d’ères antérieures et une modernité des aspirations humaines qui n’a pas encore trouvé ses cadres d’expression. Or nos jeunes sont sans doute plus avancés que nous sur ce terrain ! Leur monde n’est déjà plus le notre !

Clin d’œil de l’histoire, paradoxe de la sécularisation galopante : y a-t-il une valeur plus chrétienne que celle de la fraternité ? N’est-ce pas là une convergence prometteuse à condition de redéfinir le contexte, l’expression, les formes de cette fraternité d’aujourd’hui, républicaine et chrétienne

3. Si nous voyons lucidement ces mutations en cours, comment être avec nos adolescents ?

Soyons modestes ! Personne n’a de recette miracle ; si cela existait, cela se saurait ! Mais nous pouvons réfléchir ensemble sur un certain nombre de repères. J’en connais les dangers ; c’est celui de vous culpabiliser. Ce n’est pas mon intention, mais il faut parler vrai entre nous.

Paul Valéry nous a dit que « les plus grands aventuriers des temps modernes se sont les parents » C’est vrai ! Pour vous rassurer, une enquête de la préfecture la Bretagne nous apprend que 90% des jeunes estiment avoir de bons parents. C’est pourquoi je bannirai définitivement la formule de la soi-disante « démission des parents ». Non ! Nous faisons tous l’expérience de l’impuissance ! Nous ne savons pas « comment faire » ? C’est pour cela que je préfère la question du : « comment être » ?

Alors réfléchissons à nos relations avec les jeunes au sein de nos familles :

Reprenons la recommandation d’Irène Théry, évoquée à l’instant, sur l’éducation des formes, des rites, des codes sociaux. Elle est renforcée par les conclusions d’une étude scientifique américaine de mars 2005. Selon cette enquête, le facteur le plus corrélé à la délinquance des jeunes américains n’est pas l’échec scolaire ou l’usage de produits illicites, mais l’absence de repas en famille ! Regardez certaines émissions de télévision sur l’éducation et vous voyez comment certains parents sont dominés par leurs enfants ! Comment des repas deviennent des rings de boxe ! Le repas familial est donc un enjeu éducatif de première importance : temps et lieu pour se restaurer, pour goûter, pour échanger, pour réguler, pour rire, pour écouter, ….

La première condition d’une vie sociale enrichissante est une bonne éducation. Que tous les parents qui n’ont jamais abandonné cette priorité, et qui souvent ont été mal traités par des esprits soi disant bien pensants, trouvent là une confirmation du bien fondé de leur choix éducatif.

Si notre société a abandonné la tradition, le mimétisme, la répétition, la transmission, et bien chaque jeune va grandir par ses propres expériences. Ce mode d’apprentissage nécessite un certain cadre pour lui être favorable. A cette fin, les attitudes que les jeunes attendent des adultes sont la patience, une certaine distance, la constance, la confiance, l’exigence,

Ils vont donc tester nos limites et il faut leur montrer qu’il y a des limites. Dés l’âge d’un an, il faut savoir dire non à un enfant, nous dit le docteur Prigent, spécialiste des adolescents. L’enfant a besoin d’un cadre ; mettez un nouveau-né sur un lit, s’il n’y a pas une bordure pour le retenir, il ira automatiquement vers le bord et tombera. Autrefois les adultes avaient tous les droits sur les enfants ; aujourd’hui le discours ambiant et le contrôle de la société donneraient aux jeunes tous les droits. Erreur fatale ; il nous faut trouver l’équilibre entre leurs droits et leurs devoirs.

N’oubliez jamais que le jeune va s’écarter du chemin sinon ce ne serait pas un enfant !

Alors, leur faire confiance, c’est leur donner de l’espace ; c’est faire un travail sur soi, pour diminuer notre ego, notre volonté de puissance ; c’est mettre une certaine distance avec l’adolescent, sans écarter l’exigence du respect des règles de vie commune.

Il me faut là distinguer l’éducation des filles de celle des garçons. Pour les filles tout passe par la parole, les copines, les fous rires, les petits mots, le journal intime, …… Pour les garçons, il faut de la confrontation, physique, intellectuelle, sportive, sociale, …… Il faut respecter cela.

Leur formation passe par un engagement dans la vie sociale. Cela peut être du ciné-club, du baby-sitter, du foot, de l’humanitaire, être élu élève délégué, passer son Bafa, faire du secourisme, …… Ce qui sera le plus utile pour lui dans sa vie, c’est son éducation, sa capacité à rentrer en relation avec les autres. Je vous propose cette belle formule : « lui apprendre à devenir un parmi les autres ». Leur BAC ou leur BEP est une condition nécessaire de leur progression mais elle est insuffisante !

A l’adolescence, nous savons que les jeunes de 15-17 ans sont très sensibles à la justice. Alors il nous faut être « cohérent » Comment leur interdire de fumer si nous fumons nous-même ? Comment garder une certaine autorité si nous faisons le contraire de ce que nous disons ? C’est beaucoup plus courant qu’on ne le croit ! Nous leur disons de travailler en classe ; mais à la maison, ils n’entendent parler que des difficultés dans notre travail ou bien de loisirs, de 35 h, de vacances et du « vivement la retraite » !

80% des jeunes en 5ème ne sont pas capables de décrire le métier de leurs parents !

Nous leur demandons avec les enseignants de penser à leur futur. Il faut rappeler que ce n’est que vers 18 ans que le jeune intègre son futur ! Mais pour nous, quel est notre futur ? Leur avons-vous parlé de nos projets, de nos espérances, de nos rêves ?
Avec les enseignants, nous râlons de voir nos adolescents zapper, vivre dans un présent enfermant, scotchés sur leurs jeux vidéo ou sur Internet ! Mais quel est notre horizon temps en tant qu’éducateur ? Je vais vous avouer un petit secret : j’ai éduqué mes enfants en me disant que j’en aurai le résultat lorsqu’ils auront 35 ans, l’âge de la pleine maturité. Cela permet de mettre de la distance ; cela met tel ou tel fait en perspective ; cela leur signifie une vision, un désir de réussir pour eux, mais dans le temps ; cela relativise leurs erreurs, leurs bêtises, …. Rappelons-nous ici qu’un adolescent ne se réduit pas à ces actes ! Distinguez bien ce qu’ils font, de ce qu’ils sont ! Ce sont des jeunes, des êtres à très fort potentiel. A chaque stade de leur évolution, ils sont parfaits. L’essentiel c’est qu’ils progressent, qu’ils évoluent. L’on a tellement parlé « des droits de l’enfant » que je reprendrai la formule d’Yves Mariani : « respectez leur droit à l’enfance »

Après avoir tenté d’analyser quelques évolutions de notre société, de la famille et des adolescents, je partage la même interrogation paradoxale que le Conseil Economique et Social Français dans son importante étude sur les jeunes : Finalement qu’est-ce qu’un adulte ? Sommes-nous adultes ? Et comment préparer un jeune à devenir adulte ? Questions simples, réponses fort complexes !

Un adulte serait quelqu’un qui sait réfléchir, prendre du recul, faire des choix. Il est capable d’évaluer un risque ; il peut mesurer les différentes emprises qu’il subit et celles qu’il fait vivre aux autres. Il est capable de s’exprimer, c’est à dire de maîtriser ses émotions. Il assume ses contradictions ; il se confronte à la réalité, même si cela l’oblige à revoir sa vision des choses.

Pour nos adolescents, prenons conscience de l’immensité des possibles qui se présente à eux ; Comment choisir ? Trop souvent la recherche du bien-être l’emportera sur l’engagement et la responsabilité. Il faut qu’ils rencontrent des adultes qui donnent du sens à leur propre vie. Pour sortir de soi-même, pour s’élever, pour grandir, il faut être appelé par d’autres adultes à agir, à exister, à vivre, …..

Ceci étant posé, je crains que l’une des plus graves pathologies de notre temps soit la confusion des rôles et des places. Combien de parents, d’enseignants, d’éducateurs sont des adolescents attardés ? Combien de jeunes portent leur famille et sont des adultes avant l’âge ? Combien de mères veulent-elles ressembler à leurs filles ? Combien d’adultes veulent-ils rester jeunes ? Combien de femmes excluent-elles toute fonction paternelle dans la famille ? Combien d’hommes fuient-ils leur responsabilité de père ?

Alors comment faire pour que chacun soit à sa place ?

C’est un trait tout à fait original de la famille que ce groupement de places différentes : père, mère, aîné, ….. Cela en fait une institution tout à fait particulière et essentielle.

Regardons quelques faits émergeants et rêvons : des écoles apprennent aux enfants à jouer (car ils ne savent plus jouer); des écoles travaillent sur ce que voient les enfants à la télévision ; je rêve de cours de parentalité au lycée, comme dans l’Europe du nord; je rêve de faire faire des permutations temporaires de rôles : le parent est enseignant, l’enseignant est directeur, un éducateur est magistrat ou policier, ….. un « vis ma vie » sans la télé, pour bien comprendre les contraintes et les rôles des uns et des autres.