Eglise et société  
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                                                                         Carrefour « 1905-2005 », 100ème anniversaire de la loi de 1905,

Conférence destinée aux terminales,

le 6 décembre 2005

       « Penser globalement, Agir localement » Jacques Ellul

Eglise et société

« Vatican II »

ou comment l’Eglise réinvente-t-elle

ses rapports avec la société ? 

 

Qu’est-ce que Vatican II ?  C’est un concile, le 21ème, convoqué en 1959 par le pape Jean XXIII et poursuivi par Paul VI ; il s’est tenu entre 1962 et 1965, réunissant 2.500 évêques et 150 laïcs et experts à Rome. De ces débats, le Concile aboutit à 16 constitutions, dont « Gaudium et spes » qui traite des rapports de l’Eglise et de la société.

Pourquoi s’intéresser à ce sujet ? Les religions sont la source de nombreux traits de notre société. Comment comprendre notre monde sans connaître cette dimension de l’humanité ? Comment engager des études d’architecture, de droit, de sciences politiques, d’art ou d’économie sans avoir des repères sur les grandes religions ?  A titre d’illustration, le Mastère de DRH (Direction des Ressources Humaines) à l’IGR (Institut de Gestion de Rennes) inclut un séminaire sur le sacré.  Comment dépasser notre immaturité française en cette matière ? Comment comprendre les autres cultures anglo-saxonnes, asiatiques, africaines, sud américaines si nous restons bloqués sur des stéréotypes et surtout beaucoup d’ignorance ?  Comment préparer le futur de notre planète si nous éliminons les religions qui en constituent une dimension majeure, à tort ou à raison ?  Comment se préparer à être cadre, dirigeant, si nous ne réfléchissons pas à ce qu’est pour nous l’humain et la société ?

Comment traiter ces questions ?     Les rapports actuels de l’Eglise et de la société sont le résultat d’une longue histoire.  Ce sujet peut être traité avec un regard de foi chrétienne. Dieu a crée le monde, il nous a envoyé son fils, Jésus ; l’Eglise agit pour le salut de tous les hommes. Chacun est libre, en conscience, d’adopter ce regard et c’est totalement respectable. Rappelons que foi veut  dire : croyance en l’invisible, saut dans l’inconnu, incertitude, doute. Ce même sujet peut être traité avec un regard de connaissance et de culture générale. Ce regard ne doit embarrasser personne.  Comme moi, sans doute, vous naviguez entre ces deux regards qui ne s’excluent nullement.

Enfin, je ne suis ni historien, ni anthropologue, ni philosophe, ni théologien ; je suis un citoyen de la planète terre qui explore le monde, la société, l’humain. Je ne chercherai pas à vous convaincre ; je vous fais part de mes repères et de mes réflexions ; je vous exhorte à en faire de même. Ne pensez pas forcement comme moi, mais forgez-vous votre pensée !

Plan de l’exposé :

1- Que dit le document de Vatican II ?

                   Résumé de « Gaudium et spes »

                   En quoi est-ce une révolution ?

2- Les rapports des églises au politique

                             Les évolutions de la société humaine

                             Les évolutions des églises

                             Les rapports églises / sociétés

                            Un précurseur malouin : Félicité de La Menais

3- Les rapports de l’Eglise à la vie sociale et économique

                             La pensée sociale de l’Eglise

                                                          - En occident

                                                          - Dans le sud

                             Un précurseur malouin : Le Père Lebret

             Echanges.


1. Que dit le document de Vatican II ?

              1.1.  Résumé de « Gaudium et Spes »

Exposé préliminaire : la condition humaine dans le monde d’aujourd’hui :

Nous vivons un temps de mutation profonde ; l’homme a des capacités gigantesques ; en est-il maître ? Il existe des écarts considérables entre les hommes, entre les nations.

Les aspirations de plus en plus universelles du genre humain sont : développer sa personnalité, lutter contre les inégalités et les injustices, apporter la paix. Les questions fondamentales demeurent : la mort, l’humanité, la souffrance, …

Le Concile s’adresse à tous les humains.


I    L’Eglise et la vocation humaine :

- La dignité de la personne humaine :

L’homme est à l’image de Dieu (Genèse) Le péché divise l’homme, en lui-même. L’Eglise reconnaît la dignité de l’intelligence, de la vérité, de la sagesse, de la conscience morale. Reste le mystère de la mort. Elle s’interroge sur les formes et les racines de l’athéisme (causé parfois par elle-même).  La communauté humaine est examinée dans le prolongement des encycliques « Mater et Magistra » de Jean XXIII en 1961, « Pacem in terris » de Paul VI en 1963, et « Ecclésiam suam » en 1964. L’Eglise affirme le caractère communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu ; il y a donc interdépendance entre la personne et la société. Il faut promouvoir le bien commun et respecter la personne humaine. L’égalité est essentielle entre tous les hommes d’ou la primauté de la justice sociale. Il est nécessaire de dépasser une éthique individualiste et de développer la responsabilité et la participation.

- L’activité humaine dans l’univers :

Par son activité, l’homme produit : quel en est le sens ? La valeur ? La finalité ? « L’Eglise n’a pas de réponse immédiate, mais elle veut éclairer le chemin »  Œuvres du Créateur et labeur humain vont dans le même sens pour le chrétien si elles sont conformes à la plénitude de la vocation humaine. L’autonomie des réalités terrestres est juste. Il n’y a pas d’opposition entre sciences et foi si tout se fait avec la reconnaissance du Créateur.

- Le rôle de l’Eglise dans le monde de ce temps :

Il existe un dialogue mutuel entre le monde et l’Eglise. « L’Eglise reconnaît tout ce qui est bon dans le dynamisme social d’aujourd’hui, en particulier le mouvement vers l’unité, les progrès d’une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique »   Le Concile exhorte les chrétiens à remplir avec zèle, leurs tâches terrestres. L’Eglise se nourrit des diverses cultures.

I I    De quelques problèmes plus urgents :

-Dignité du mariage et de la famille

-L’essor de la culture

-La vie économico-sociale

-La vie de la communauté politique

-La sauvegarde de la paix et le développement de la communauté des nations

Conclusion : chaque fidèle et les églises ont un rôle à jouer. Nécessité du dialogue entre tous les hommes. Le monde est à construire et à conduire à sa fin.

                      1.2.  En quoi ces positions de l'Eglise sont-elles nouvelles ?

Vatican II marque la fin d'une religion expansionniste et conquérante. Toute son histoire est marquée par la dynamique de la société occidentale : conversion de Constantin et de l'empire romain, pour la France : conversion de Clovis, Charlemagne, HenriIV, les croisades, le colonialisme, ....                                                                                                            Vatican II est un tournant : une conversion d’un esprit de conquête en un esprit de dialogue ; en 1987, cela sera manifesté par Jean-Paul II, sur le parvis circulaire de la Basilique d’Assises en Italie, par une entente avec toutes les autres religions et un appel à la paix.  L’Eglise adopte une représentation du monde en mosaïque (attitude de coopération) et abandonne celle de la pyramide (attitude de pouvoir) C’est une véritable conversion.

 2. Les rapports des églises au politique

« Gaudium et spes » Pour la vie de la communauté politique émet quelques principes :

- notion de communauté politique ;

- valeur du patriotisme, s’il est ouvert sur la communauté humaine ;

- légitimité de la multiplicité des options politiques chez les chrétiens ;

- distinction (indépendance et autonomie) entre l’Eglise et la communauté politique ;

- nécessaire collaboration entre elles.

                2.1. Les évolutions de la société humaine :

C’est une longue histoire ; les ères se succèdent : la cueillette, l’agriculture, l’industrie, l’intelligence ; elles ont des logiques internes et des valeurs différentes ; nous sommes des mutants. Un Etat est la structure juridique, institutionnelle, d’une communauté nationale. Pouvoir et législation en émanent.

               2.2.  Les évolutions des Religions :

Une religion est une communauté d’adeptes, ayant un corps de croyance, pratiquant un culte, suivant une même discipline. De tous temps, les humains se sont posés des questions sur la vie, la mort, la violence, les origines et le sens de la vie. Le surnaturel y répond et la caste des prêtres exploite ces incertitudes pour asseoir son pouvoir. C’est le sacré qui a fait l’humain (la clef de René Girard) ; puis nous sommes passé du polythéisme au monothéisme, des dieux batailleurs au Dieu d’amour. L’ère agricole est celle des grandes religions du Livre, du Dieu amour ; l’ère industrielle bouscule tout : savoir au lieu de pouvoir, raison au lieu de croyance, temps-chronos au lieu du ciel, progrès au lieu de tradition, séparation de l’Eglise et de l’état, montée des démocraties et du droit, des états nations à la communauté des nations,    Nous rentrons dans l’ère de l’intelligence. Pour quelle mondialisation ? Entre chaos et fraternité ?

              2.3. Les rapports Eglises / Sociétés :

Jésus a inauguré la séparation du spirituel et du temporel : « Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu » Mais la cloison entre le temporel, l’Etat, et le spirituel, l’Eglise, n’est pas étanche. Certaines institutions comme le mariage, sont prises en charge par les deux. Les églises ont besoin d’assises juridiques pour leurs activités. Celles-ci peuvent interférer avec l’ordre public, …..Des églises ont leur propre droit (Droit Canon de l’Eglise Catholique)                   Ce qui est en jeu, c’est leur finalité, leur conception de l’homme et de la société.  Où s’arrête en cela la mission de l’Etat ? Liberté de conscience, liberté de culte, …. Les rapports Société / Eglise prennent des formes diverses ; en voici 3 principales :

- La théocratie : les anciens états juifs et les états arabes en sont, comme les états chrétiens jusqu’au XVIIIème siècle. Ce sont des états confessionnels. Tout se tient : le politique, l’économique, le culturel et le religieux. L’Eglise a apporté la distinction du temporel et du spirituel ; mais elle a cherché parfois à s’imposer aux gouvernants.

- Le gallicanisme : volonté de l’Etat d’imposer ses lois aux églises et de minimiser leur influence ; forte tradition française (d’où le nom de gallicanisme) Constantin, Charlemagne, Louis XIV et Bossuet, …etc. Illustration avec Bonaparte et le Concordat de 1801 : nomination des évêques par l’Etat, interdiction de sortir du territoire, autorisation de l’Etat pour publier les textes pontificaux, formation encadrée des séminaires, serment imposé aux évêques, limitation de la liberté des congrégations, …etc.

- Le Libéralisme : l’état n’impose que les règles d’ordre public et accepte la confrontation avec les églises. La loi française de 1905, sur la séparation des églises et de l’état, est excellente dans ses principes ; art.1 : l’état garantit la liberté de culte ; art.2 : l’état ne contribuera en rien au financement des religions ; mais elle contient une limite dans son application. Les catholiques avaient leurs lieux de culte en 1905 ; les musulmans et des sectes n’en n’ont pas en 2005 ! Dans ce cas, par ces deux articles, la loi est contradictoire ! Les sectes exploitent cet argument.

Pour éviter des erreurs, distinguons la sécularisation (le profane, le monde) qui est le passage du religieux au laïc (engagé au milieu du XVIIIème en France), de la laïcité qui est, pour un état, un principe d’indépendance vis à vis des religions.

Enfin prenons en compte ce que dit Jacques Attali : le XIXème fut celui de la liberté, le XXème celui de l’égalité, le XXIème doit être celui de la fraternité (ou du chaos !) Liberté et égalité sont des concepts idéologiques ; la fraternité est davantage du domaine du ressenti et du relationnel. De part leurs profondes racines judéo-chrétiennes, les révolutionnaires de 1789 liberté et égalité) et de 1848 (fraternité) ont choisi ces 3 valeurs qui rejoignent celles prônées par la chrétienté.

                   2.4. Un précurseur malouin : Félicité de La Menais

Né à Saint-Malo en 1782, Félicité est de santé fragile. En 1802, sous l’impulsion de son frère Jean-Marie, il ouvre le collège l’Institution à Saint-Malo. En 1830, il fonde le journal « l’Avenir » avec Lacordaire et de Montalembert. Il prône la séparation de l’Eglise et de l’état. Les catholiques doivent aider les peuples à s’affranchir. Ils s’appellent les « pèlerins de la liberté ». Les autorités réagissent. Ses deux compagnons se rétractent ; Félicité tourne le dos à Rome, et publie en 1838 « Le livre du peuple » ; il veut engager l’Eglise sur la voie de la réforme sociale afin que les gouvernants redonnent sa dignité à l’homme. Il est élu député en 1848 et fait entendre sa voix. Il meurt à Paris en 1854.

3. Le rapport de l’Eglise à la vie sociale et économique

« Gaudium et spes » : Sur la vie économico-sociale, plusieurs points sont évoqués :    Le développement économique est au service de l’homme ; l’homme doit contrôler le développement économique et mettre un terme aux immenses disparités économico-sociales.  Les principes directeurs de l’ensemble de la vie économico-sociale sont le travail, les conditions de travail et les loisirs ; chacun doit pouvoir participer à la vie de l’entreprise et à l’organisation économique globale ; les biens de la terre sont destinés à tous les hommes ; chacun doit pouvoir accéder à la propriété ; problème des latifundia, ces gigantesques propriétés agricoles au Brésil.

                3.1. La pensée sociale de l’Eglise :

En occident, les principes de bases sont :

-Le bien commun : ensemble des conditions sociales pour «le développement intégral de la personne » (Jean XXIII) pour concourir au bien de l’ensemble.

-Le droit de propriété : une garante pour tout homme de liberté et de responsabilité, sans porter atteinte au « patrimoine commun de l’humanité » Cela s’oppose au collectivisme.

-Les signes des temps : nécessité de scruter et connaître le monde ; Tradition prophétique du « Dire Dieu aujourd’hui ».

-La solidarité : travailler pour le bien commun, lutter contre l’individualisme ; l’homme est un être en relation, défense des chômeurs, des pauvres et du tiers monde. L’optimisme économique est dépassé. La démocratie est menacée.

-La subsidiarité : énoncé par Pie XI en 1931, elle est inscrite dans la constitution allemande. L’état ne doit pas se substituer à l’initiative des personnes et des corps intermédiaires. La fonction de l’Etat est subsidiaire : protéger, promouvoir, suppléer. L’Europe l’utilise aussi dans l’autre sens : mettre entre les mains des entités politiques les plus adaptées les problèmes à traiter. C’est la question cruciale des rapports entre le local et le central.

La pensée sociale de l’Eglise s’appuie sur une méthode : voir, juger, agir.    Elle constitue une histoire mouvementée qui est celle des partis politiques chrétiens, des syndicats chrétiens, de l’action catholique ouvrière, des prêtres ouvriers, de la théologie du travail, …..     Après avoir réagi contre l’injustice sociale en Europe, berceau de l’ère industrielle, l’Eglise réagit contre les inégalités entre les races, les peuples, les états à l’échelle mondiale ; elle appelle à développer les instances internationales pour le développement des pays pauvres.        Nous retrouvons là l’appel à la fraternité avec l’ensemble de la planète, qui rejoint l’idéal révolutionnaire français. Il est bien présent en Amérique du sud, le continent le plus catholique de la terre.

Dans le sud : la théologie de la libération

Depuis les années 60, cette théologie fut irriguée par de nombreux courants et des controverses avec le Cardinal Ratzinger (chargé de la doctrine de la foi catholique au Vatican). Puis Jean-Paul II reconnut l’utilité de cette théologie devant les évêques du Brésil.

    - Panorama historique (1959-1986)

En janvier 1959 (en même temps que l’annonce de Vatican II !) à Cuba, chute de Batista provoqué par les « barbudos » de Fidel Castro. En 1961, doctrine de Kennedy pour l’amérique latine : « l’alliance pour le progrès ». Après l’assassinat de Kennedy, l’espoir de développement et de coopération s’évanouit et la misère s’accroît. Le sud vit en forte dépendance du capitalisme américain. L’action révolutionnaire se développe, puis décline ; mort de Camillo Torrès en 1966 et Ernesto Che Guevara en 1967. L’armée prend le pouvoir au Brésil dès 1964. Au Chili, Frey tente une révolution dans la liberté.

Il y a un rejet de la doctrine sociale de l’Eglise inefficace et des partis de la Démocratie chrétienne. La Jeunesse Universitaire Chrétienne rejoint l’Action populaire. L’analyse marxiste suscite une certaine fascination.

« Gaudium et Spes » de Vatican II (timidement) et « Populorum progressio » de Paul VI (plus nettement) encourage le changement social. La réunion de Medellin (1986) parle de péché social, de violence institutionnalisée, de dépendance, de viol des droits fondamentaux, de « libération » du monde des pauvres et des opprimés.

En 1968, conférence de Gustavo Gutierrez, aumônier des étudiants du Pérou : « Vers une théologie de la libération ». Le concept de développement lui paraît insuffisant car il maintient la dépendance au système capitaliste.

En 1968, la dictature au Brésil se durcit. En 1970, Allende est élu au Chili. En 1972, conférence à Sucre (Bolivie) : les évêques d’Amérique latine reviennent en arrière. S’inscrit là une phase d’approfondissement et de formulation de la théologie de la libération par Gutierrez, Boff, Hugo Assmann, …etc.

Dans les années 70, les dictatures règnent au Chili, en Uruguay, au Pérou, en Equateur, en Argentine. C’est l’époque des martyrs du fait de la répression contre le clergé et les militants. D’autres pensent que tout le mal vient de l’infiltration marxiste dans la théologie de la libération. A Puebla, en 1979, confrontation entre les deux camps ; Jean-Paul II encourage les réformes structurelles, les droits de l’homme et l’option pour les pauvres.

Il y a deux églises en Amérique latine : celle des riches et des gouvernants, et celle des pauvres. Au Nicaragua, Mgr Roméro est assassiné en 1980.

En 1983, Mgr Ratzinger s’attaque à certains aspects de cette théologie : il refuse l’analyse marxiste et il considère qu’elle menace l’unité de l’Eglise.

     - Un apport de méthode

La théologie de la libération refuse les théologies traditionnelles, même progressistes, car elles restent inféodées au système capitaliste. L’engagement libérateur est premier, à savoir lutter contre la société déshumanisante.   Il faut penser le conflit qui est inexistant dans la doctrine sociale traditionnelle.  Il faut valoriser :

  • l’engagement politique (aborder le conflit),

  • l’engagement anthropologique (transformer le cœur de l’homme)

  • l’engagement religieux par la foi chrétienne (se libérer du péché)

La réflexion théologique est seconde. Comment dire Dieu à des non-hommes ? Il faut donc provoquer l’irruption des pauvres dans l’Eglise.

C’est d’abord une réalité vécue par le clergé et les militants, ….c’est une pratique ; l’Eglise a ainsi changé de lieu social. Les pauvres manquent de tout. L’opposition aux riches est inéluctable. Il existe des sources bibliques de ce choix de Dieu vers les pauvres. Jésus s’attache aux pauvres (les Béatitudes)

L’Eglise doit se convertir. Priorité ne veut pas dire exclusivité. Les institutions, les structures doivent changer, mais aussi cela exige une conversion personnelle de chacun.

Cette théologie contient une ambition et une espérance immenses : l’Evangile inspire et accompagne une véritable révolution sociale ; cette théologie veut apporter la preuve de la pertinence historique de la foi chrétienne. Elle nous interroge sur notre responsabilité historique.

Si nous prenons en compte les enseignements et les recommandations de l’Eglise sur la vie économique et sociale, nous avons là un corps de principes de responsabilité et d’engagement très riche. J’en vois quelques concrétisations dans certaines orientations d’aujourd’hui que sont : le commerce équitable, l’humanitaire, le développement durable, le développement des pays du Sud, les accords de Kyoto, le mouvement des droits de l’Homme, certains accords de l’ONU et de l’OMC, … chaque fois que l’économie est au service de l’humain et de tout l’humain.

                   3.2. Un précurseur malouin : Le Père Louis-Joseph Lebret :

Né le 26 juin 1897, au Minihic sur Rance ; il fait ses études à Saint-Malo ; il est apprenti marin en 1915, puis entre à l’Ecole Navale en 1916 ; officier de marine, il est directeur des mouvements du port de Beyrouth. En 1923, il intègre le noviciat dominicain d’Angers, puis fait des études de philosophie et de théologie à Rijckholt au Pays-bas.

En 1929, le premier choc : la misère des marins, c’est le « mouvement de Saint-Malo » :   Malade, il se repose à Paramé : il est bouleversé par la pauvreté des marins. Il étudie les vraies causes de cette misère ; il organise des secours d’urgence ; en 1931, il crée le Secrétariat social maritime (justice, syndicats professionnels des pêcheurs, réflexions) En 1930, il crée la Jeunesse Maritime Chrétienne. En 1931, il crée l’Ecole Normale Sociale.

En 1941 : le second choc : la reconstruction économique.  Sa réflexion est engagée depuis 1938 ; il fait des conférences sur les « ismes » (capitalisme, nazisme et communisme) En 1941, il crée un centre de recherche : « Economie et humanisme » un laboratoire de recherche et d’expérimentation, un dialogue avec la pensée de Marx ; les autorités réagissent. Il crée la revue en 1942, à Lyon. C’est une époque d’intense activité : formation à l’économie humaine, méthodologie d’enquête (l’enquête participative), chantier Europe dès 1949, aménagement du territoire, avec écritures d’articles et de livres,

En 1947 : le troisième choc : les « tiers-mondes »   Il donne des cours à Sao Paulo ; il voyage au Brésil et en Colombie ; En 1958, il crée l’IRFED, en 1960, la revue « Développement et Civilisation » ; il élabore des plans de développement pour le Vietnam, le Liban, le Sénégal, le Bénin, le Rwanda, ….

En 1960 : le quatrième choc : le Concile Vatican II.   Il a travaillé au Vatican et à l’ONU. En 1962, à l’ouverture du Concile Vatican II, l’Eglise s’ouvre au monde. Il est expert auprès de Dom Helder Camara (Brésil) en 1964 ; il est en relation avec Mgr Montini, le futur Paul VI ; à l’abbaye de Saint-Jacut de la Mer, il prépare l’encyclique « Populorum progressio », de 1967 : c’est « un appel solennel à une action concertée pour le développement intégral de l’homme et le développement solidaire de l’humanité » ; « la question sociale est devenue mondiale » ;« promouvoir tout homme et tout l’homme » ; « le développement exige des transformations audacieuses et profondément novatrices » « le développement est le nouveau nom de la paix »

Suite à un cancer, il meurt le 19 juillet 1966, à Paris.

 

Echanges :                  

Pour ouvrir nos échanges, je résumerai mes convictions ainsi :

Le sacré, la religion, la spiritualité sont des dimensions inaliénables de chaque personne humaine. Elles sont fondamentalement des réalités individuelles et sociales. L’articulation du « je » et du « nous » est indissociable en ces domaines.

Les religions sont tantôt des forces conservatrices et aliénantes, tantôt des forces révolutionnaires et libératrices. L’Eglise catholique a commis des crimes et des fautes (croisades, inquisition, …) ; elle a généré des progrès humains et sociaux (la prise en compte de la personne, la séparation du temporel et du spirituel, le mariage d’amour, les hôpitaux, les écoles, …..) ; à mes yeux, son succès explique sa désaffection parmi les peuples démocratiques et sécurisés. Elle est une force révolutionnaire pour d’autres chrétiens (voir la situation en Amérique latine).

En Occident, comme dans le Sud, l’Eglise a pris le parti des pauvres, des exploités, des miséreux, même si sa vie institutionnelle la trahit parfois. Mère Térésa, Sœur Emmanuelle, l’Abbé Pierre sont des grandes figures humaines et religieuses de notre temps.

Il appartient à chacun d’entre nous d’apporter sa pierre à l’édifice. Toutes les bonnes volontés doivent unir leurs efforts pour rendre notre terre plus humaine ; le monde est à construire.