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40ème anniversaire de l’encyclique « Populorum progressio »

Colloque de Saint-Jacut du 5 octobre 2007

                    « Tout l'humain,

                  Tous les humains »


Contribution au Colloque


40 ans après sa publication, relire l’encyclique « Populorum Progressio » ravive des souvenirs et soulève bien des questions.

En 1967, j’étais étudiant à Bordeaux. En économie, 50% de nos enseignants étaient marxistes ; en sociologie, je côtoyais les maoïstes. J’avais lu « Gaudium et spes », des textes des pères Congar, Chenu, Loew, de Lubac, Teilhard de Chardin, ……. Mais aussi Richta et son « Carrefour des civilisations », la CFDT et « Les dégâts du progrès », David Riesman et « La foule solitaire », sans oublier Jacques Ellul et ses interrogations sur la technique…etc.

Mon premier mémoire d’économie portait sur le syndicalisme agricole ; je plongeais tout naturellement dans « Économie et humanisme » et l’œuvre du père Lebret.

Nous étions à la veille de 1968 et à l’avant-veille de 1974 !

Lors de ma relecture de cette encyclique, je me suis focalisé sur sa problématique (1ère partie, Chap. 1) ; puis je me suis posé la question de la problématique d’aujourd’hui. Si celle-ci est correctement posée, alors je propose d’explorer les visions et les attitudes nécessaires pour relever les défis de notre temps.


1. Les problématiques :


1.1. La problématique exposée par l’encyclique


En 1967, l’encyclique définit ainsi « les données du problème » :

(§6) « L’aspiration des humains est de faire, connaître, et avoir plus pour être plus » ; il en est de même des peuples pour participer « au concert des nations »

(§7) La colonisation et le colonialisme ont apporté des méfaits mais aussi des bienfaits.

(§8) Le déséquilibre s’accroît entre les pays riches et les pays pauvres.

(§9) Le scandale des disparités criantes génère une prise de conscience accrue. Les conflits sociaux sont à la dimension du monde.

(§10) Heurt entre les civilisations traditionnelles et les nouveautés de la civilisation industrielle, le conflit des générations s’aggrave du fait du choix entre tradition et progrès.

(§11) En conclusion : le désarroi actuel sera source de violence et d’insurrections.


Durant les 40 dernières années, certains points de cette problématique demeurent :

  • l’aspiration des humains et des peuples à « plus d’être » ; mais n’oublions pas que beaucoup d’humains n’ont toujours pas le minimum vital !

  • les déséquilibres croissants entre les plus riches et les plus pauvres, même si ce ne sont plus tout à fait les mêmes qu’en 1967. L’écart s’est agrandi pour certains !

  • la prise de conscience accrue, par le développement exponentiel des moyens de communication


Des faits nouveaux bousculent cette problématique posée en 1967 :

  • L’implosion de système soviétique en 1989, l’apparition d’un monde multipolaire, l’accroissement des conflits régionaux et le terrorisme.

  • L’image de la terre vue de la lune, les déséquilibres climatologiques, les menaces sur l’écosystème de la planète et la raréfaction des ressources naturelles.

  • Le développement des trois technologies fondamentales : la génétique, l’économique et l’informatique. Les interrelations entre ces 3 technologies posent des problèmes éthiques, sociaux, moraux, …etc. Innovation, vitesse et globalisation sont les 3 caractéristiques de notre socio-économie. Son centre de gravité est dans le Pacifique.


Le § 10 sur le « heurt des civilisations » retient toute mon attention.

Rédigé en 1967, le pape y décrit un conflit entre la tradition et le progrès, entre un cadre rigide indispensable à la vie personnelle et familiale et de nouvelles formes de vie sociale, entre des soutiens moraux, spirituels, religieux et une insertion hasardeuse dans le monde nouveau.

Si j’utilise ici la grille de lecture proposée par Alvin Toffler, le pape décrit l’agonie de la première vague (l’ère agricole) et l’éclosion de la deuxième vague (l’ère industrielle). Il marque sa préférence pour le monde connu qui se lézarde et son inquiétude pour un nouveau monde difficile, à ses yeux, à appréhender.

Historiquement cette apparition de l’ère industrielle date du XVIIIème siècle avec l’avènement des premières manufactures. Elle prendra tout son essor au cours du XIXème siècle avec les moteurs, le salariat et le syndicalisme, les réseaux (poste, canaux, …) le code civil, les normes et mesures, les états, ….. Ce que décrit le pape en 1967 correspond à ce qui se passe dans les pays, dits en voie de développement, mais est dépassé dans les pays occidentaux.

Les manifestations sociales de 1968, la crise des ménages en 1973 (l’effondrement du mariage et l’explosion des divorces) la crise monétaire de 74 (le flottement du dollar) le premier choc pétrolier de 74 qui s’amplifiera en 79, l’implosion du système soviétique en 89 constituent les grandes failles de l’ère industrielle. Le progrès n’est plus le moteur des individus et des peuples occidentaux. Tous les systèmes d’autorités sont systématiquement démontés. Après le règne de la névrose, Narcisse triomphe ! C’est une crise des valeurs sans précédent; c’est une rupture de civilisation dans les pays occidentaux. C’est l’émergence de la 3ème vague.


1.2. La problématique en 2007 :


S’il est facile, a posteriori, de montrer les faiblesses ou les lacunes d’une analyse faite 40 ans auparavant, nous avons devant nous un vrai défi : quelle est la problématique d’aujourd’hui ? Qu’elles sont les aspirations des personnes et des peuples ? Qu’elles sont les faits émergeants annonciateurs d’une nouvelle ère, d’un nouveau paradigme ? En quoi nos valeurs et nos comportements doivent-ils évoluer ? Comment la planète doit-elle s’organiser pour accélérer l’éclosion de cette nouvelle ère ? Peut-on avoir une vision et un discours unique et universel compte tenu de la disparité des situations ?


Les heurts de civilisation aujourd’hui sont :

  • Géopolitiques par les conflits entre les continents  (prolifération nucléaire, pax américana, émigration, déséquilibre démographique…).

  • Économiques (ressources énergétiques, ressources alimentaires, eau potable, commerce international, OMC, libéraux et anti-libéraux, la bulle spéculative, …)

  • Sociaux (la faim, la misère, l’analphabétisation, l’épanouissement de la vie privée et de la famille…)

  • Religieux (entre les religions de conquête et celles de dialogue)

  • Spirituels (entre le monde technique, en auto légitimité, et la quête de sens)


Ces conflits de valeurs, ces chocs culturels et ces affrontements sont actifs dans nos sociétés comme en nous même. Ils méritent des réponses différenciées ; dans un monde éclaté, nous devons chercher des solutions adaptées à chaque situation, à chaque groupe et à chaque personne concernée. Jacques Ellul, par sa maxime : « Penser globalement et agir localement » continue à nous recommander une posture juste.

L’unicité et l’universalité de nos réponses ne peuvent exister que dans l’humanité de chaque personne, la conscience collective des intérêts généraux à redéfinir.

En préparant ce colloque, un ami m’a proposé sa formule personnelle : « Donner à chaque personne les moyens de conquérir, par elle-même et avec d’autres, la part d’universalité à laquelle elle aspire, dans la conscience collective d’un monde réunifié en Dieu. »


L’enjeu majeur de ce colloque est de tracer les pistes de réponse à ces défis si nous voulons raviver la tradition et répondre aux interrogations de nos frères humains. Pour tenter d’être cohérent, il s’agit davantage d’ouvrir un débat, de questionner, de s’étonner, de provoquer que d’apporter des réponses toutes faites.


  1. Visions et attitudes pour relever ces défis :


Quels pourraient être les vecteurs d’appropriation et d’action de notre monde tel qu’il est ?


2.1. La globalisation est plus importante que la mondialisation :


La mondialisation est en marche depuis les découvertes de Christophe Colomb. Elle s’est considérablement développée avec les progrès des moyens de transports et de communication. Pourquoi en parle-t-on et fait-elle si peur en France ? Jusqu’à maintenant, les différentes formes de la mondialisation étaient très favorables à notre pays : le trafic et la traite des esclaves, l’exploitation des richesses des régions d’outre-mer, l’apport de la main-d’œuvre immigrée, …etc. Aujourd’hui, les délocalisations, la concurrence des pays à main-d’œuvre à faible coût, l’affaiblissement démographique, les pressions de l’immigration… rendent la situation inquiétante.

Sans renier la réalité et les impacts de ces situations nouvelles, il me semble plus pertinent de prendre en compte le concept de globalisation. En effet, l’ère industrielle s’est développée sur une vision d’un monde découpé en tranche de saucisson. La multi-appartenance, la spécialisation, la diversité des rôles et des places, la segmentation entre le politique, le spirituel, le professionnel, la famille nous ont habitué à traiter des éléments isolés de leur contexte, des fragments de situations, des bouts de problématique. La complexité du monde présent exige une approche globale, intégrant les impacts de telle ou telle décision, les effets collatéraux de tel ou tel acte, toutes les dimensions d’une personne, d’un groupe, d’un peuple. C’est un effort intellectuel considérable, en rupture avec nos modes de pensée actuels. Cette approche globale intègre les interrelations entre les êtres, entre les éléments du vivant; c’est la victoire d’un mode de pensée tel que celui de la biologie sur celui de la mécanique.

Comment opérer ces approches globales ? Quelles méthodes utiliser ? Comment concilier démocratie représentative et approche globale ?


2.2. La régulation est plus importante que le droit et les institutions :


Tout système vivant a ses déviances ; tout emballement a des conséquences néfastes ; la vraie loi de la jungle n’est pas la victoire du gros sur le petit ; à ce jeu là, rapidement, il n’y aurait plus de jungle ; elle est la simultanéité de la compétition et de la coopération, comme l’a si justement défini Jean-Marie Pelt. Aucune institution, aucun texte, en tant que tel, ne solutionnera notre réel. C’est une illusion. Seul un travail permanent de régulation assurera la pérennité de notre monde.

Réguler n’est pas juger, guerroyer, gagner ou perdre, …. Il nous faut pour cela adopter des attitudes nouvelles à l’opposé de celles de l’ère industrielle. Attitudes pragmatiques de la négociation, de l’échange, du compromis, …. Attitude du vivre en incertitude, du faire confiance, du risque maîtrisé, …..Attitude de solidarité, du détour fructueux, du don, …. Attitude de vision future, de projection commune, de projets partagés… Ce sont ces valeurs incarnées qui seront la seule base possible d’une vie sociale décente.

C’est ici que les principes fondamentaux de la pensée sociale de l'Église peuvent éclairer, inspirer, structurer le travail de régulation : les signes des temps, le bien commun, la solidarité, la subsidiarité, la propriété, …..sont des repères précieux qu’il est utile de remettre à jour.

Comment établir et développer ces outils de régulations à tous les étages de nos sociétés ?


2.3. L’être est plus important que l’avoir :


Pour « être », c'est-à-dire s’épanouir, créer, se mettre en relation, risquer, apprendre, se cultiver, aimer, méditer, prier, ….. il faut dépasser un certain niveau « d’avoir ». Se nourrir, être en sécurité, dormir, se soigner, … sont des besoins fondamentaux et préalables à l’épanouissement de la personne.

Mais « trop avoir » étouffe « l’être » ; le trop plein n’a jamais fait avancer quiconque. C’est le vide qui attire ; c’est le manque qui met en marche. C’est le vide d’air que crée la voile qui aspire le voilier et lui permet de remonter au vent.

Il ne faut pas sous-estimer la force du libéralisme : « La somme des intérêts individuels correspond à l’intérêt général. » Mais Adam Smith ajoutait que ce système ne pourrait fonctionner que si chaque individu cultivait une exigence morale dont la « sympathie » et la « maitrise de soi ». Cette exigence morale a volé en éclat. Depuis l’implosion du système soviétique, l'ultra-libéralisme est un « prêt à penser » dont l’arrogance s’expose partout et n’a plus de limite. En percevons-nous le danger compte tenu qu’il flatte nos penchants les plus grégaires et lamine notre sens du collectif ?

« Plus d’être » c’est croire que nous possédons en chacun de nous des ressources et des talents inexplorés ; c’est croire que l’intériorité est la plus grande aventure des temps modernes ; c’est croire que l’épanouissement personnel et familial est la base de l’épanouissement des peuples ; c’est être convaincu que mon bien-être passe par celui des autres ; c’est être convaincu que la spiritualité est la dimension clef pour vivre mieux individuellement et socialement. L’énergie de demain c’est l’intelligence collective.


Je dis bien « plus important que » car rien n’est à exclure. Il faut dépasser le présent pour aborder ensemble des modes de pensée (globaliser), des modes d’action (réguler) et des modes de vie (être plus) qui pourront permettre l’éclosion de l’ère nouvelle.


En ce sens, les recommandations de l’encyclique écrite il y a 40 ans sont toutes opportunes. Nombre d’entre elles sont d’une brûlante actualité : famille, justice, développement, paix, …Mais le plus urgent et le plus difficile se situe en chacun de nous pour aborder des modes de pensée, d’action et de vie, en adéquation avec notre planète en déséquilibre et notre humanité en souffrance. « Globaliser », « réguler » et « être plus » me semble être les trois vecteurs des changements à opérer.


Michel Soula, à Minihic sur Rance, le 10 août 2007